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Arts-chipels.fr

La Chambre de Marie Curie. Entre amour, recherche et bombe atomique

La Chambre de Marie Curie. Entre amour, recherche et bombe atomique

Librement inspirée de la vie de Pierre et Marie Curie, la pièce raconte avant tout l’histoire d’un amour immense entre deux êtres, que leur passion commune pour la science et leur volonté opiniâtre de faire reculer l’obscurantisme rassemblent. Elle révèle non seulement le caractère unique de cette relation hors norme mais aussi les répercussions de leurs découvertes scientifiques dans un va-et-vient permanent passé-présent.

Pierre Curie vient de mourir, le cerveau explosé par une roue de camion. Marie, veuve inconsolable, dialogue avec ce mort qui continue de vivre en elle. Elle retrouve au fil du temps sa propre histoire de jeune Polonaise, écartelée comme son peuple entre Russes et Allemands, empêchée de parler sa langue, réduite au silence mais résistante, qui prône l’éducation pour sortir de l’obscurantisme et offre aux paysans de son village les moyens de comprendre. Tous deux se remémorent leur première rencontre, l’amour fou qui les unit, les expérimentations qui les ont soudés, dans un atelier où se chauffer tenait de la gageure, mais où une foi indéfectible les animait.

Une femme hors du commun

Filip Forgeau dresse à petites touches la silhouette d’une femme d’exception. Militante dans son pays. Scientifique quand les femmes sont encore au foyer, avant que la guerre n’éclate. Mère qui fait partager à sa fille Irène son exigence, sa passion de la recherche. Amoureuse et surtout libre et se battant pour ses convictions. Même l’expérience amère du deuil ne l’empêche pas de continuer à lutter. Durant la Première Guerre mondiale, elle prend la parole en public pour imposer l’usage de la radiographie sur les champs de bataille afin de diagnostiquer les fractures ou de repérer les éclats de métal fichés dans les corps. Elle se rend sur le front avec un camion mobile et déploie une activité inlassable pour aider les autres.

Science sans conscience… ?

De petites indications, à peine esquissées, révèlent le prix que coûte à Pierre et Marie Curie leur soif de découverte : la détérioration physique à force de manipuler polonium et radium sans les protections que nous connaissons aujourd’hui pour les matières radioactives. Pierre en aura les mains irrémédiablement abîmées. Quant à Marie, qui porte sur elle en souvenir de Pierre un morceau de radium, elle souffrira d’irradiation. Le métal salvateur est aussi celui qui porte en lui le feu de la destruction. À ce titre, la scène, qui se situe hors le champ de l’action, où Marie, comme hallucinée, évoque le sort des humains dévorés de l’intérieur par le feu de l’explosion atomique, en un ralenti inéluctable où disparaît l’humanité, est d’une très grande intensité tragique. Science sans conscience… n’est que ruine de l’âme.

Un amour fou qui fait la nique à la société

Pierre décédé, pour Marie « La vie s’évanouit comme un rêve. La mort prend le dessus, cruelle vérité. […] Dans quel rêve est-ce qu’on vit ? Dans quel rêve est-ce qu’on meurt ? Tu me manques. J’ai une écharde sous la peau, un terrain vague à l’âme. » Ils viennent  de galaxies différentes, et leur passion commune pour la connaissance leur ont fait franchir les limites sociales imposées à la séparation homme-femme en cette zone-frontière entre le XIXe et le XXe siècle, si peu ouverte à l’« intelligence » des femmes et à leur autonomie. Mais ces deux-là, qui se sont trouvé pour faire œuvre commune, incarnent la fusion – nucléaire – de deux désirs qui font fi de toutes les barrières. Leur différence d’âge, l’origine polonaise de Marie, sa force de caractère, les difficultés quotidiennes liées à l’exigence de leurs recherches sont une source de vie où ils s’abreuvent et se renouvellent

Une mise en scène minimaliste mais efficace

Le texte de Filip Forgeau, construit dans ce va-et-vient permanent entre tous les niveaux, est empreint de poésie, voire d’un certain lyrisme, sa mise en scène efficace sans fioriture. Soizic Gourvil, qui passe d’une situation à l’autre et d’un niveau à un autre, de l’amoureuse passionnée au coryphée antique décrivant les effets de la bombe atomique, est convaincante. Quant à Jean-Michel Fête, il est, comme son personnage, homme-enfant face à cette femme d’une force peu commune. Tout au plus pourra-t-on regretter l’effet par trop appuyé des coups de tonnerre qui ponctuent en particulier tout le début du spectacle alors que les arrêts sur image successifs qui disent l’inacceptable de la mort, décomposent la séquence et reprennent les personnages un peu plus loin dans leur trajectoire eussent gagné à être moins surdramatisés.

La Chambre de Marie Curie s’inscrit dans le cadre de la célébration du cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Marie. Au milieu du concert d’évocations de la scientifique hors pair qu’elle a été, mettre en avant la femme hors norme et l’amoureuse est un parti pris qui enrichit la vision qu’on peut avoir d’elle. Dans ce plaidoyer de qualité, science et poésie, réalité et rêve cessent d’être antagoniques.

La Chambre de Marie Curie de Filip Forgeau

Mise en scène : Filip Forgeau

Avec : Jean-Michel Fête et Soizic Gourvil.

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Du 4 au 23 décembre 2017.

Tél : 01 48 08 39 74. Site : www.epeedebois.com

Puis, en 2018

8-9 février 2018 : AGHJA – scène conventionnée d’Ajaccio

18 février 2018 : l’Archipel – scène de territoire – Fouesnant

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