11 Octobre 2026
En mêlant autobiographie et références théâtrales, Tünde Deak prend le risque de s’engouffrer dans la longue cohorte, pas toujours passionnante, de ceux qui regardent le monde à l’aune de leur nombril. Mais l’exploration de Woyzeck à laquelle elle se livre offre une série de questionnements dans lesquels les mises en scène de la pièce ont fait leur lit.
Parler de soi devant le public d’un théâtre offre des parentés avec la Confession d’un enfant du siècle publiée par Alfred de Musset en 1836. 1836, l’année, justement, où Büchner, écrivain météore, écrit cette pièce restée inachevée – il mourra l’année suivante à l’âge de vingt-quatre ans. Une pièce dont le destin traversera les siècles, à commencer par Rainer Maria Rilke, en 1915 – la pièce est représentée pour la première fois en 1913 –, qui perçoit en lui ce « spectacle sans pareil que celui de cet homme maltraité, vêtu de son bourgeron, au centre de l'univers, malgré lui, dans le rapport infini des astres » et ajoute : « Voilà du théâtre, voilà ce que pourrait être le théâtre. »
Un objet de fascination qui, après les auteurs expressionnistes et le jeune Brecht, touchera les metteurs en scène comme Stéphane Braunschweig, Bob Wilson ou Thomas Ostermeier – entre autres. Heiner Muller lui consacrera un texte, la Blessure Woyzeck, Alban Berg en tirera un opéra, Wozzeck, régulièrement remonté, Josef Nadj une chorégraphie, Woyzeck ou l'Ébauche du vertige, sans compter un certain nombre de films, dont celui de Werner Herzog.
Une histoire de gens de rien
Les motifs de cet engouement sont à rechercher dans les thèmes développés par la pièce comme dans sa structure.
Son thème en fait une manière d’opéra des gueux qui prend à contrecourant la vision « noble » du théâtre. Woyzeck est un pauvre soldat. Pour faire vivre sa famille et gagner quelque argent, il accepte de servir d’homme à tout faire – pour son Capitaine, qui le traite comme un moins que rien – et de cobaye – pour le Médecin qui voit en lui un simple d’esprit sur lequel toutes les expérimentations sont possibles.
Victime désignée, Woyzeck a eu un enfant d’une prostituée, Marie, qui le trompe avec un Tambour-Major à la silhouette avantageuse et au maintien paradeur. Il lui a offert une paire de boucles d’oreilles avec lesquelles elle se pavane, ce qui provoque la jalousie de Woyzeck, encore une fois grugé. Il tue Marie et, dans son souci de faire disparaître l’arme de son crime, s’enfonce dans la profondeur de l’étang jusqu’à disparaître.
L’étrangeté du comportement du personnage, la « folie » de Woyzeck, alimentera aussi l’attirance pour cette pièce qui ouvre la voie à de multiples interprétations.
Mais, au-delà, Woyzeck constitue pour l’époque une approche révolutionnaire du drame par sa structure. Büchner s’écarte de la forme traditionnelle du genre pour lui substituer une approche fragmentée, dont la spécificité réside sans doute moins dans l’éclatement de la fable que dans l’autonomie des scènes et la discontinuité des dialogues. Une esthétique du fragment éminemment moderne qui fait florès à notre époque.
Un monument, donc, que l’autrice et metteuse en scène Tünde Deak intègre à son tour dans son parcours.
L’autobiographie au cœur
Troisième pièce d’une trilogie autobiographique – après Tünde [tyndε] et Ladilom – qui questionnaient, sur un plan théâtral la notion de double culture, des tiraillements qu’elle occasionne, de l’héritage qu’elle apporte, Woyzeck ou la vocation s’appuie sur le choc ressenti par l’autrice, alors jeune étudiante, devant le spectacle d’Árpád Schilling, W. ou le cirque des travailleurs, qui oriente son mémoire de maîtrise vers Büchner et décide de sa vocation théâtrale.
Cet épisode déterminant de sa vie la conduira à interroger toutes les facettes de cette passion pour Woyzeck qui lui sert de déclencheur et qu’elle place en miroir de sa propre vie d’étudiante, d’origine étrangère – hongroise par son père – venue d’un milieu modeste, confrontée à l’esprit des « élites » des classes préparatoires et prenant conscience, par sa vie même, des différences sociales. L’histoire de Woyzeck, pauvre d’entre les pauvres, jouet des puissants – ici le Capitaine et le Médecin – et victime désignée d’une société dont il n’est que le jouet, avait de quoi lui opposer un reflet nourricier.
Ce chemin, elle le poursuivra tout au long du spectacle, mettant en scène une Narratrice dont le récit fait surgir, au fil de son évocation, des scènes du Woyzeck de Büchner.
Deux espaces parallèles pour deux récits
Deux espaces structurent la pièce de Tünde Deak. Sur l’arrière, dans un décor de décharge publique – débris de pneus, ordures jonchant le sol qui rappellent la mise en scène d’Árpád Schilling mais aussi l’ambiance « lumpen » de la pièce – un assemblage de tables d’écoliers dont les agencements et configurations divers répondront aux nécessités des lieux évoqués par la pièce – la chambre du capitaine, la place, le cabinet du docteur, la ville, la rue – une évocation qui dit à la fois la part d’enfance de Woyzeck et la référence de l’autrice à son passé estudiantin.
Le visage grimé, blanchi, les personnages de la pièce de Büchner apparaîtront comme les clowns tristes, en costumes usés, d’une histoire triviale traitée à la manière brechtienne, musique à l’appui, tantôt bruitée de l’extérieur grâce à un arsenal de tambours, caisses diverses et cymbales mais aussi d’appeaux et de métronomes, tantôt mise en situation en intégrant la musicienne Léopoldine HH, à l’intérieur même de la scène en train de se jouer. Instruments anciens (épinette hongroise, cithare allemande) viendront rejoindre une composition musicale qui puise dans les chansons traditionnelles hongroises, les mélodies allemandes ou yiddish pour asseoir la portée « populaire » de la fable de Büchner.
Au-dessus du groupe de personnages qui renvoient à Woyzeck, un écran de forme elliptique marque l’omniprésence de l’étang avec son fond vaseux, troué d’herbes aquatiques, auprès duquel s’achève la pièce de Büchner et la vie de Woyzeck, qui est aussi le point de départ de la rêverie autobiographique de Tünde Deak. Référence à un ailleurs, il est aussi espace fantasmatique quand il est question des barbeaux, l’un des sujets d’étude du jeune Büchner.
L’avant-scène, elle, constituera l’espace de la Narratrice. Rideau tiré occultant l’espace derrière elle, elle présente sa démarche : parler de l’événement déclencheur qui a orienté sa vie. Bientôt les deux espaces entameront un dialogue. Dans un parallélisme d’abord, mettant en relation les scènes de Woyzeck et ce que l’autrice en ressort, puis dans un rapport direct lorsque, par exemple, le personnage de Marie interpellera la Narratrice-autrice pour revendiquer une place dans son parcours.
Une plongée dans la connaissance de Büchner
On peut être plus ou moins sensible à ce qui motive Tünde Deak dans son évocation de la naissance de sa « vocation ». Il n’en demeure pas moins que le spectacle offre un très intéressant et vif tour d’horizon théâtral sur l’œuvre et sur ses résonances.
Il remonte à ce qui inspire la pièce, ce fait divers du 2 juin 1821, où Johann Christian Woyzeck assassine à coups de couteau sa maîtresse Johanna Christiana Woost, à qui il reproche son infidélité, dans une rue de Leipzig. Condamné à mort et exécuté, Woyzeck fait l’objet, en raison des bizarreries attestées de son comportement, d’un rapport d’expertise psychiatrique pour évaluer son degré de responsabilité. Du pain béni pour Büchner, qui s’était déjà penché, avec Lenz, sur la maladie mentale et les troubles psychiques.
Le Juge, dans la pièce de Tünde Deak, convoquera ainsi à la barre Georg Büchner, pour son éloignement des faits réels, l’occasion de faire mention, pour Woyzeck, des références de l’auteur à d’autres textes, issus de la Bible mais aussi, par exemple, empruntés au personnage de Marguerite dans Faust de Goethe ou au conte des frères Grimm, les Talents d’étoiles (Die Sterntaler). À quoi l'auteur répondra : « Il me semble que le patrimoine se constitue de fragments de souvenirs entêtants prêts à être réactivés au présent pour nous permettre de comprendre le réel. »
Prêtant au personnage Büchner des propos inspirés par les études de biologie de l’auteur et par son mémoire sur « Le système nerveux du barbeau », Tünde Deak aborde en même temps aux rives du théâtre et de sa fonction. « Le regard est important. Fixité ou mobilité. Nous sommes dotés d’un organe humide qui nous permet de regarder le réel, regarder avec notre œil-cerveau c’est déjà connaître. Le théâtre c’est ça. Un outil de connaissance du monde. »
Un récit d’apprentissage doublé de lectures fragmentées de l’œuvre
Pas de plongée dans la psychologie des personnages mais une galerie de marionnettes, cependant très humaines, qui laissent passer, sans misérabilisme, l’impression de profondeur qui imprègne la pièce. En choisissant, pour jouer Woyzeck, Lilla Sárosdi, une actrice hongroise installée en France qui jouait déjà dans la mise en scène de la pièce par Árpád Schilling – mais dans de petits rôles –, Tünde Deak continue de tisser le lien qui la relie à sa propre histoire dans une mise en scène soignée et intéressante.
Mais il est aussi question d’approche des personnages. En se montrant jeune fille saisie par le personnage du Capitaine, auquel elle s’identifie, l’autrice projette une certaine image d’elle-même. « Pourquoi, assène-t-elle au travers de la Narratrice, je me serais projetée dans le personnage principal quand j’étais plutôt du genre à jouer un rôle secondaire dans ma propre vie ? »
De Woyzeck lui-même, balloté dans une société qui le réduit à néant, elle parlera peu, de son psychisme encore moins. Mais elle fustigera « les brutes en uniforme » et le Tambour-Major, « parangon de la masculinité ».
Du personnage de Marie, elle dira : « Ok. Je suis peut-être un peu injuste. Misogyne même. Je la réduis à une femme qui se réjouit d’un bijou de pacotille. Mais ce rêve d’une autre version d’elle-même devant le miroir, d’une vie où elle ne serait pas réduite à sa condition, ce rêve est déjà le germe de nouveaux possibles. » Finalement, elle lui reconnaîtra sa volonté d’être libre. « Quelle différence entre la folie de Woyzeck et celle du Tambour-Major ? Que faire de la folie des hommes ? Comment y résister ? Comment faire avec ? »
Ainsi, même si parfois on cède à l’agacement devant un « moi je » trop proche de l’anecdote puisée au ras du vécu, on ne peut qu’être sensible à la réflexion, mise en images et en situations, qui court sous Woyzeck ou la vocation. Elle met en évidence le point de vue d’où l’on regarde une œuvre ou un auteur, qui sont une autre manière de nous regarder dans un miroir. Là où le théâtre se niche.
Woyzeck ou la vocation (texte publié aux éditions Koïné, 2026)
• Texte Tünde Deak en dialogue avec Woyzeck de Georg Büchner • Mise en scène Tünde Deak • Avec Flora Bernard-Grison, Lucas Bustos Topage, Léopoldine Hummel, Jeanne Lepers en alternance avec Céline Milliat-Baumgartner, Lilla Sárosdi • Scénographie Marc Lainé, Stephan Zimmerli • Musique Léopoldine HH • Lumière Kelig Lebars • Vidéo Baptiste Klein • Son Mélodie Souquet • Costumes Benjamin Moreau • Masques Judith Dubois, avec les patient·e·s de LADAPT Le Safran • Images d’archives W ou Le Cirque des travailleurs Árpád Schilling / Cie Krétakör • Production La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche ; Compagnie Intérieur/Boîte • Coproduction Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace ; La Filature – Scène nationale de Mulhouse ; Bonlieu Scène Nationale Annecy ; Les Plateaux Sauvages • Soutiens DRAC Auvergne-Rhône-Alpes ; Région Auvergne Rhône-Alpes ; DIÈSE# Auvergne-Rhône Alpes, dispositif d’insertion de l’École de la Comédie de Saint-Étienne ; La Chartreuse - Centre national des écritures du spectacle Villeneuve-lez-Avignon ; Les Maisons Mainou, résidence d’écriture dramatique et de musique pour la scène ; Sur le Sentier des Lauzes - Résidence d’écriture; Théâtre de La Bastille, Paris • Avec la participation de l’atelier de construction de La Comédie de Saint-Étienne – CDN Remerciements à LADAPT Le Safran dans le cadre du programme Culture et Santé soutenu par l’ARS, la DRAC, et la région Auvergne-Rhône-Alpes • Spectacle créé le 24 février 2026 à La Comédie de Valence • Durée 2h
TOURNÉE
• 01.10 – 10.10.26 Les Plateaux Sauvages, Paris / lesplateauxsauvages.fr
• 07.04 – 08.04.27 Bonlieu Scène nationale Annecy