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Arts-chipels.fr

Mon Frère. L’un parle et entend, l’autre pas.

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

François Gremaud se met en scène avec son frère, Christian, sourd de naissance. À chacun sa langue : l’un a écrit le texte et le parle, l’autre l’exprime en langue des signes. Dans cet appel à la fraternité pour combler le fossé entre « malentendants » et « valides », l’humour rentre-dedans des frères interdit le pathos, mais l’émotion est au rendez-vous

Un duo parlé, signé et écrit

« Avec les années beaucoup de choses sont restées dans le silence, je vais tout déballer », annonce Christian, à qui son frère a décidé de donner la « parole » dans ce spectacle, pour le tirer d’une impasse due à son handicap. Une parole qu’ils ont coécrite et traduite en langue des signes (LSF), avec laquelle Christian communique.

Au centre du plateau, en pleine lumière, visage expressif, il agite habilement bras et mains pour signer ce que dit son frère, resté immobile au bord du plateau. Ou l’inverse, le traducteur étant François. Au même moment, s’affiche le texte de la pièce, en français et en allemand (on est en Suisse). Quel que soit son handicap, le spectateur pourra donc comprendre le parcours du combattant de Christian, que racontent les deux frères. Et ce, une fois passé le vertige induit par ce dispositif linguistique en miroir et exposé le « code lumière » qui distingue les locuteurs l’un de l’autre : plein feu sur Christian quand il s’agit de ses mots, baisse de luminosité sur le plateau quand les paroles sont celles de François.

Le metteur en scène suisse nous a habitués à son approche singulière du théâtre, surprenante et pertinente. On a pu apprécier dernièrement ses parodies de classiques de théâtre, d’opéra et de danse, où il mêle le plus grand sérieux documentaire à une ironie caustique. On le retrouve ici mariant à ces registres une émotion affichée : il s’agit d’exprimer une solidarité fraternelle, dans une sorte de fausse gémellité, que soulignent un air de famille et leur costume identique …

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

De la difficulté d’être Sourd

Passés les souvenirs d’enfance communs, à Lausanne, les frères nous racontent la genèse du spectacle — germé dans la tête de François Gremaud à deux mille mètres d’altitude lors d’une balade en raquettes, on est en Suisse ! Puis Christian se lance dans son histoire, en dialogue avec son frère aux moments charnières. Il raconte son combat pour franchir, un à un, les obstacles que la société oppose à son handicap. Un dragon à abattre, comme celui du tableau Sainte Marguerite terrassant le dragon, de Frédéric Peyson (1807-1877), peintre sourd exposé au Musée Fabre à Montpellier : « Moi aussi, j’ai vaincu le dragon ! Je me sens comme cette femme dans le tableau : La Liberté ! Ce n’est plus une étiquette que j’ai collée sur le front, mais un drapeau que je porte fièrement en étendard : “Sourd !’’ »

La langue des signes l’a sauvé du silence mais l’apprendre n’allait pas de soi. Elle n’était pas en vogue dans les années 1970, en Suisse pas plus qu’en France.

Mise au point par l’Abbé de l’Épée dans les années 1750, elle fut interdite au XlXe siècle, en Europe, au profit de la « démutisation » des sourds par l’oralisation (articulation des sons) et la lecture labiale. On voulait faire parler les « sourds-muets » (lesquels ne sont pas muets !). Ce n’est que dans les années 1970 que la LSF fut réintroduite dans le sillage des mouvements contestataires aux USA, via le Deaf Power. Et encore, elle s’est diffusée tardivement, dans les années 2000.

À l’exemple de ces révoltes, c’est de « résister » que décide Christian. Ce verbe, il le signe les deux poings en avant, et l’enseigne à la salle. Tout ouïe, si l’on peut dire, on apprend de lui que même si les choses sont compliquées, elles sont possibles. C’est ainsi qu’il entre au lycée, puis à l’université —, choses qui paraissaient impossibles à l’époque. Mais trouver du travail est une autre paire de manche ; il va de déconvenue en déconvenue. « Je tombe, je me relève », dit-il à chaque échec. Heureusement, il y a l’amour et le militantisme… Puis un jour, il craque. Et c’est là qu’intervient Mon Frère.

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Une calligraphie corporelle

La langue des signes s’écrit dans l’espace avec des gestes comme vocabulaire. Christian habite sa langue de tout son corps, il la vit sur son visage et la danse avec grâce, le plateau devient le lieu d’une chorégraphie parlante. À ses côtés, son frère traduit, rigide, sérieux, tout à l’affut de ses mouvements. On voit, dans sa gestuelle, certaines expressions revenir, comme des leitmotivs, on les reconnaît. Il nous les montre, beaucoup l’imitent dans la salle : « Résister », « Egalité », « Union », « Amour ». Ces mots se forment avec les bras, les mains, les doigts, accompagnés d’une grimace ou d’un sourire… Le public entre en dialogue avec lui. Preuve est faite qu’un Sourd peut nous parler. Il suffit de le regarder. 

Un spectacle de résistance

En tissant trois histoires celle de la langue des signes, celle de Christian et celle de la fabrication du spectacle —, Mon Frère rend hommage à la résistance d’un homme qui refuse les étiquettes. C’est un acte politique, artistique, un acte d’amour. « J’ai voulu faire ce spectacle pour le soutenir ; dans ce monde si sombre, c’est sa vivacité qui me soutient », conclut le metteur en scène alors qu’apparaît Sainte Marguerite terrassant le dragon, sur un air de Jean-Sébastien Bach. Et les deux frères de danser, réunis sur le plateau.

« Il ne s’agit pas ici de fusionner les mondes, mais d’apprendre à cohabiter dans la complexité, dans la traduction, dans l’inconfort parfois avec humour, tendresse, et radicalité joyeuse », écrit François Gremaud. La communauté sourde, en défendant sa langue et en revendiquant un mode d’existence propre, montre qu’il est possible de refuser cette assignation. »

Créé le 28 mai 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne puis représenté au Festival d’Avignon, Mon frère est promis à une longue tournée et c’est mérité.

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Phot. ©Dorothée Thébert-Filliger

Mon Frère
Texte François Gremaud, avec la collaboration de Christian Gremaud Mise en scène et conception François Gremaud Avec Christian Gremaud et François Gremaud Assistanat Odile Cantero et Élima Héritier Accompagnement artistique et linguistique Emmanuelle Laborit, Jennifer Lesage-David, IVT — International Visual Theatre Direction technique et lumières William Fournier Musique Luca Antignani et Stephan Eicher Interprétation musicale Quatuor Espejo et Stephan Eicher Son Anne Laurin Costumes Anne-Patrick Van Brée Interprétation LSF (Langue des Signes Française) en création Mélanie Monnard et Lorette Gervaix Régie lumière Julien Frenois Administration, production et diffusion Michaël Monney, Noémie Doutreleau, Morgane Kursner Production 2b company Coproduction Théâtre Vidy–Lausanne (Suisse), ThéâtredelaCité – CDN de Toulouse-Occitanie, Comédie de Genève (Suisse), Maillon Théâtre de Strasbourg – Scène européenne Spectacle bilingue français et Langue des Signes Française (LSF) Durée 1h45 Surtitré en français et allemand.

Du 18 au 27 septembre 2026
Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin D. Roosevelt 75008 Paris T. 01 44 95 98 21

TOURNÉE
18 et 19 novembre 2026 LE ZEF - Scène nationale de Marseille (13)
21 novembre 2026 Théâtre du Passage Neuchâtel (CH)
24 et 25 novembre 2026 Les 2 Scènes - Scène nationale de Besançon (25)
3 — 5 décembre 2026 Le Quartz - Scène nationale de Brest (29)
10 et 11 décembre 2026 Nuithonie, Villars-sur-Glâne /Fribourg (CH)
26 janvier — 5 février 2027 Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie (31)
16 et 17 mars 2027 Espace 1789, Saint-Ouen (93)
18 et 19 mars 2027 Malakoff scène nationale -Théâtre 71 (92)
23 —26 mars 2027 Tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33)
6 avril 2027 Le Bateau Feu – Scène Nationale Dunkerque (59)
9 et 10 avril 2027 Théâtre Les Halles, Sierre (CH)
13 — 16 avril 2027 Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène Européenne (67)
27 avril 2027 Théâtre Le Reflet, Vevey (CH)
11 — 20 mai 2027 Comédie de Genève (CH)
29 mai 2027 Théâtre du Jura, Delémont (CH)

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