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Arts-chipels.fr

France Fiction. Let Us Imagine…

Phot. © Vincent P.

Phot. © Vincent P.

Et si l’esprit de mai 68 s’était prolongé au-delà, jusque dans les années 1970 ? Le collectif Les Unes et les autres imagine et refait l’Histoire avec une bonne dose d’insolence potache.

Mai 68 a vu fleurir les utopies les plus folles, l’humour le plus ravageur. Une imagination au pouvoir qui a vu naître les espoirs les plus démesurés, vite douchés par la remise à l’équerre des années 1970 et par la crise pétrolière qui a sonné le glas de la prospérité économique et de la croissance.

Nostalgique quelque peu de cet âge d’or qu’il n’a pas connu autrement que par ouï-dire, le trio formé par Léa Darmon-Raphoz, Grégoire de Chavannes et Nicolas Robinet décide de se replonger dans l’esprit de mai 68 en imaginant que celui-ci s’est prolongé dans un « au-delà de la limite, les billets sont toujours valables », dans les années ’70 et après. Ils convient au banquet de la persistance de la contestation les thèmes qui occupent aujourd’hui la tête d’affiche : le féminisme et l’écologie, entre autres, dans une prise à partie de la décennie ’70 et après aux allures de règlement de compte.

Phot. © Zoé Garance

Phot. © Zoé Garance

Au centre des débats : la « télé »

Si en mai 68, la radio, avec ses journalistes au cœur des barricades, occupait la première place, la télévision la supplante rapidement la décennie suivante, mais dans une dimension sans commune mesure avec la multiplication anarchique des canaux que nous connaissons aujourd'hui : une seule chaîne en 1963, et seulement trois jusqu'en 1984, toutes régentées par l'État – leur indépendance proclamée après la victoire de la gauche en 1981 ne les a pas mises à l'abri, si l'on se réfère à l'actualité.

C'est ce qui apparaît dès le début du spectacle, avec l'omniprésence du logo de l'ORTF et cet écran cathodique qui laisse passer quelques messages subliminaux. Les Zitrone, Elkabbach et Drucker, accompagnés par Pivot, occupent le terrain dans ces années-là. Le JT, c'est l'alpha et l'oméga de l'information et le duo masculin d'acteurs – on sait la place de « speakerine » faite aux femmes à l'époque et la jeune comédienne devra se faire son chemin sans faire dans la dentelle – s'en donnera à cœur joie dans les mimiques, les poses et le phrasé des pas-très joyeux drilles qui « faisaient » l'information.

Mais c'est aussi l'époque des feuilletons lénifiants pour endormir les chères têtes blondes, de Pimprenelle, de Nicolas et de Nounours dans Bonne nuit les petits , auquel répondront, avec un sens du non-sens certain, les Shadoks de Jacques Rouxel, un dessin animé sur l'inanité des choses humaines que l'inénarrable voix de Claude Piéplu accompagne, et du petit train d' Interlude qui ponctue toutes les disparitions inopinées de l'image.

C'est à partir de cet ensemble que l'« uchronie » France Fiction réécrit l'Histoire en modifiant quelque peu les données à la sombre lueur – ou l'obscure clarté ? – du portrait d'aujourd'hui.

Phot. © Zoé Garance

Phot. © Zoé Garance

Protest song ou jeu de massacre ?

Nos trois personnages vont ainsi tour à tour se glisser dans la peau de ceux qui firent les années post-68 en les colorant aux LEDs d’aujourd’hui. Ils feront irruption dans les discours convenus de l’époque pour y semer des graines de discorde, interrompre intempestivement le trop lissé pour y introduire le désordre et la contestation.

La petite Pimprenelle, douce et sans aspérité, se muera en pasionaria féministe, n’hésitant jamais à jouer les trouble-fête, faisant taire les machos triomphants de ces années-là, dénonçant le sort qu’on fait subir à la planète. Encouragée par son Nounours dont elle endosse la pelure, elle fera la guerre à tous les préjugés sexistes et autres manifestations de la « supériorité » masculine en même temps qu’elle introduira plus largement les thèmes citoyens, tels l’écologie et la décroissance, dans son emporte-pièce dynamiteur et goguenard.

Elle sera en cela aidée par les figures « anciennes ». Celle de René Dumont, le premier candidat écologiste, cet ingénieur agronome défenseur du « pacifisme intégral » et grand contempteur de l’agriculture productiviste, qui dénonce les méfaits du capitalisme et n’obtient, en 1974 qu’1,32 % des suffrages. Celle de Delphine Seyrig qui, en 1975, avec les Insoumuses, fait un montage parodique d’une émission sexiste de Bernard Pivot intitulée Encore un jour et l'année de la femme, ouf ! C'est fini. Leur documentaire, Maso et Miso vont en bateau, invite, entre autres, Françoise Giroud, alors secrétaire d’État chargée de la condition féminine du gouvernement Giscard, à commenter une vaste sélection de déclarations misogynes prononcées par des figures publiques françaises, en particulier à la télévision. On entendra aussi celle aussi de Françoise d’Eaubonne, résistante et membre du Parti communiste français de 1945 à 1957, biberonnée dans un milieu chrétien progressiste, marquée par les atteintes de la Grande Guerre sur son père et sensibilisée par sa mère aux inégalités vécues par les femmes.

Pour couronner le tout, le spectacle pratiquera la « goguette », cet art de réécrire des paroles sur un air connu, en en pervertissant le contenu, mais aussi le sens. Une parodie insolente, teintée d’humour, qui s’attaque aux poncifs d’une époque où abondent les dénominations lénifiantes : les trente « Glorieuses », le « bon père » Pompidou, le « grand » présentateur PPDA dont l’actualité récente a percé la baudruche… Non sans porter quelques coups de canif aux nostalgiques « du temps qu’on n’était pas un pays sage », et qui sont aujourd’hui dans la « Panade » des malheureux.

Impertinence et humour abondent dans le décousu et le foutraque, avec la complicité du public, invité à marquer la mesure ou à reprendre les refrains des goguettes.

Phot. © Vincent P.

Phot. © Vincent P.

Changer le monde ?

Le bilan de cette évocation où se retrouvent pêle-mêle le Larzarc, les grandes fortunes, l’abbé Pierre et la Fée Ministe aurait-il pour conclusion : « J’ai changé le monde et j’ai tout gâché » ? Que nenni, affirment les auteurs de la fable qui pensent que le « quelque chose qui cloche » peut être corrigé et que l’uchronie qu’ils proposent pourrait contribuer à rétablir l’espoir dans une société qui n’en a plus.

L’uchronie, d’ailleurs, elle est là pour ça. Pour faire émerger un comité d’Air France qui demande la dissolution de la compagnie ou pour inventer une association de giscardiens qui réclament le droit au pardon. Pour dire aussi, plus largement et en direction d’aujourd’hui, que changer les choses n’est pas impossible mais qu’il faut s’y mettre.

C’est là la limite de l’exercice de style proposé par le spectacle. Cette idée très générale qui s’ancre dans le rapprochement avec les années ’70 ne suggère rien d’autre que ce que nous connaissons aujourd’hui en matière de féminisme, d’écologie ou d’union de la gauche. On reste à l’heure des vœux pieux, du principe d’une action à entreprendre, avec l’idée que c’est possible... « Si tu t’imagines… », pour reprendre Raymond Queneau, aboutira-t-il à « ce que tu te goures » ? L’uchronie est passée. On s’est bien amusé. Sans lendemain, peut-être...

France Fiction
• Texte Nicolas Robinet • Mise en scène Tudual Gallic • Avec Léa Darmon-Raphoz, Grégoire De Chavanes, Nicolas Robinet • Création lumière et vidéo, régie Gabriel Guérin • Scénographie Marion Limosin, Heidi Folliet • Costumes Maïalen Biais-Gazères, Lou Boisbras • Administration - Production - Diffusion Marjolaine Raffin-Curteyron Production Les Unes et Les Autres • Soutiens Ministère de la Culture, Grenoble Alpes Métropole - Maison Egalité Femmes Hommes, Fonds de soutien AF&C, Festival Mises en Capsules - Théâtre Lepic & ACME Production, CDN Les Tréteaux de France - Aubervilliers, Le Grenier des Halles - Ville de La Tour du Pin, Le petit théâtre CREARC - Grenoble • Texte publié en autoédition •  Durée 1h10

Du mercredi 2 au mercredi 30 septembre 2026. Mer. - jeu. - ven. - sam. 21h15
Théâtre de Belleville - 16 passage Piver, 75011 Paris www.theatredebelleville.com

TOURNÉE
Le 15 octobre 2026 Théâtre Jean Marais - Saint-Fons (69)
Le 6 novembre 2026 La Mure Cinéma Théâtre - La Mure (38)
Du 12 au 14 novembre 2026 Théâtre Traversière - Paris (75)

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