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Les Filles aux mains jaunes. Femmes pendant la Grande Guerre, des devoirs sans les droits.

Les Filles aux mains jaunes. Femmes pendant la Grande Guerre, des devoirs sans les droits.

S’appuyant sur les travaux publiés dans les années 2010 sur le rôle des femmes durant la Première Guerre mondiale, la pièce dresse le portrait de quatre femmes, emblématiques de la population féminine française de l’époque.

Si l’on connaît depuis longtemps le rôle que les femmes ont joué durant la guerre, au front pour s’occuper des blessés et assurer les soins, à l’arrière pour pallier l’absence des hommes aux champs ou à l’usine, on n’entre, en général, pas dans l’évocation de leur quotidien en épousant le point de vue féminin. Leur participation et leur place ont cependant fait l’objet, en 2018, cent ans après, d’un colloque sur les Femmes pendant la Grande Guerre présenté au Sénat, assorti d’un rapport d’information en novembre de la même année. Il aborde les différentes implications de la participation des femmes à l’effort de guerre, tant en matière de statut juridique qu’au regard de la vie sociale.

Phot. © Jean-Claude Kagan

Phot. © Jean-Claude Kagan

Un spectacle pour quatre voix féminines

C’est le propos que choisit les Filles aux mains jaunes, adoptant le parti de faire s’exprimer les femmes sur leur propre vie. Se concentrant sur les femmes qui participèrent à l’effort de guerre en travaillant dans les usines d’armement, le spectacle met en scène quatre femmes aux « profils » différents qui ouvrent sur un large spectre de la population féminine française à l’œuvre dans les usines et permet d’avoir une vision enrichie et différenciée des problèmes que rencontraient les femmes à cette époque.

Sur une scène nue, sur laquelle quelques caisses indiquent l’usine et un tabouret de bois figur l’intérieur d’un des personnages, le son catégorise le lieu, avec ses bruits d’usine en fond sonore. Quant à la lumière, elle indiquera le passage du lieu du travail aux réflexions des personnages, hors du contexte de leur travail.

Elles sont quatre femmes d’origine diverse. La plus jeune, Louise, est une intellectuelle. Son projet d’aller à l’université faire des études a été interrompu par la guerre. Elle lit la presse féministe et sera pour ses compagnes de travail le maillon militant déclencheur, celle qui pose la question des droits des femmes et de leur place dans la société.

Les trois autres sont issues de milieux populaires et d’âge divers. Chacune est porteuse d’une facette des attentes des femmes de l’époque. Il y a la plus vieille, tout imprégnée de la propagande de l’époque, qui charrie avec elle la haine des « Boches » et demeure campée sur les « valeurs » traditionnellement inculquées aux femmes. Il y a l’amoureuse, qui aspire au bonheur, perdra l’homme qu’elle aime dans les tranchées avant d’en trouver un autre à travers les correspondances de guerre – il reviendra « abîmé » mais qu’importe. La troisième est d’abord mère et se laissera convaincre par les valeurs que porte Louise dont elle adoptera le militantisme.

Quatre femmes qui répondront à l’appel aux femmes de René Viviani, ministre du Travail et président du Conseil lors du déclenchement de la guerre, leur demandant de remplacer « sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille ».

Phot. © Jean-Claude Kagan

Phot. © Jean-Claude Kagan

Un tableau éclairant sur la situation des femmes dans la guerre

Mimant les gestes du travail harassant à la chaîne, elles évoqueront la difficulté de leurs conditions de travail. « Coltineuses », « munitionnettes », « obusières » dans les usines métallurgiques et chimiques fin 1915, elles sont plus de 400 000 femmes, travaillant onze à douze heures par jour avec deux jours de repos par mois, tournant quotidiennement chacune 2 500 obus de sept kilos pour échapper à la misère et nourrir leurs enfants.

Pour faciliter le développement de la production, les industriels ne sont plus tenus d’installer des protections sur les machines et le spectacle mettra en avant la taylorisation qu’on développe et les accidents nombreux dont les femmes sont victimes. Les accidents du travail sont multipliés par trois entre avril 1916 et mars 1917, face à des prix alimentaires qui explosent et un paiement du travail à la pièce qui pousse ces femmes à l’épuisement. Il mettra également l’accent sur les risques chimiques encourus par ces ouvrières qui manipulent des produits toxiques sans masque ni précaution d’aucune sorte, dont les « mains jaunes » seront le signe d’affections qui s’avèrent mortelles dans un certain nombre de cas.

Phot. © Jean-Claude Kagan

Phot. © Jean-Claude Kagan

Les pousses de la révolte

Devant la dureté des conditions de travail, les salaires inférieurs de moitié à celui des hommes et l’inégalité de la protection entre hommes et femmes, la guerre « justifiant » qu’on se passe de tout contrôle pour préserver les individus, alors que les profits industriels sont en pleine expansion, les femmes se révoltent.

Dès 1915, le Comité intersyndical d'action contre l'exploitation de la femme dénonce les abus criants. Entre 1916 et 1917, près de trois cents grèves éclatent, dont une majorité due à des femmes. Elles dénoncent les comportements abusifs des contremaîtres – masculins –, ce dont la pièce se fait l’écho. Elles réclament du temps libre pendant les permissions de leur mari, le non licenciement en cas de maladie. En juin 1917, les ouvriers de l’armement se mettent en grève tandis que des mutineries éclatent sur le front. Dans les 42 000 grévistes, 75 % sont des femmes. Leurs slogans – « À bas la guerre ! », « Rendez-nous nos maris », « Debout les femmes ! », « Assez d'abus, nous voulons nos Poilus ! » seront repris dans le spectacle.

Si les arrestations sont nombreuses, la répression féroce, une législation, destinée à protéger les « mères » et leur capacité de procréer, indispensable en raison du nombre de morts à la guerre, va néanmoins voir le jour. Elle protègera les femmes enceintes – interdiction du travail de nuit –, mais aussi les moins de dix-huit ans, limitant le travail à dix heures par jour – une mesure qui sera ensuite étendue à toutes les femmes. Suivront le rétablissement du repos dominical et l'installation de sièges dans les ateliers pour des femmes qui travaillaient auparavant debout. Elles obtiendront aussi une augmentation de salaire, qui ne les hisse cependant pas au niveau de ceux des hommes, même si, en juin 1917, le principe « à travail égal, salaire égal » est affirmé. Liée à la productivité, la hausse de leur salaire engendre pour elles un surcroît d’épuisement.

Phot. © Jean-Claude Kagan

Phot. © Jean-Claude Kagan

Le contexte : l’absence de droits des femmes

On rappellera pour mémoire que, malgré leur implication dans la vie économique et sociale du pays durant la guerre de 1914, les femmes ne disposeront d’une citoyenneté entière qu’après la Seconde Guerre mondiale. Elles obtiendront le droit de vote le 21 avril 1944 et celui-ci deviendra effectif avec la fin de la guerre. Elles ne pourront ouvrir un compte en banque seules et disposer d'un chéquier en leur nom propre qu'en juillet 1965...

Au moment de la Grande Guerre, si elles sont invitées à participer à l’effort national, c’est sans en retirer la moindre contrepartie. L’autorisation des maris est requise pour permettre aux femmes mariées de travailler, mais aussi de se syndiquer. À la veille de la guerre, elles représentent seulement 9 % des syndiqués. Mais la situation de guerre engendre un changement. En avril 1916, la Fédération des métaux crée un Syndicat des ouvriers et ouvrières. Après une première série de grèves victorieuses, à l’été, elles seront 800 à se syndiquer. Un an après, elles seront 5 000.

Les évolutions, quoique parcellaires, de la Grande Guerre, le spectacle en témoigne à travers la prise de conscience de ces quatre femmes. Il évoque aussi la fin de la guerre et le retour au statu quo d’avant le conflit, avec priorité donnée aux hommes des emplois et maintien des femmes dans leur dépendance juridique et citoyenne. Mais il offre surtout l’opportunité de pénétrer dans le quotidien de ces femmes, souvent réduites à des abstractions en matière de force de travail, et de découvrir les conflits sociaux qui émergent en parallèle avec les mutineries qui éclatent sur le front. Une face plus « combattante » de la Première Guerre mondiale au registre des droits féminins et humains.

Les Filles aux mains jaunes.
• Texte Michel Bellier • Mise en scène, scénographie, création lumière Alexander Liebe • Avec Alicia Rousseau (Rose), Nolwen Cosmao (Louise), Lucile Roux-Baucher (Julie), Love Bowman (Jeanne) • Production Compagnie en suspens • Durée 1h30

Du 2 au 27 septembre 2026
Théâtre Libre – 4, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
https://le-theatrelibre.fr

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