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Chère amie, quelle chance de vous… Paroles en l’air pour tenter d’attraper une identité en pleine évanescence.

Phot. Esperluète & Co © byozne

Phot. Esperluète & Co © byozne

Ce délicieux florilège de textes de Jean Tardieu, porté par des interprètes inspirés, offre une invitation au voyage en terres imaginaires tout en portant en elle la dimension métaphysique d’une angoisse existentielle.

Sur la scène, quelques éléments disposés avec parcimonie suggèrent l’abstraction et l’univers du langage. Deux chaises recouvertes de housses blanches, des pages écrites de très grand format qui vont par deux comme pages de livres ou de cahiers et composeront à l’occasion un bureau ou le bloc à dessiner d’un artiste, plus tard un cadre de bois qui matérialisera le guichet au travers duquel communiquent un homme venu chercher des renseignements et une employée peu encline à lui répondre composent cet univers que la lumière découpera au fil des récits.

Nous sommes au cœur de l’univers de Jean Tardieu, humoriste autant que métaphysicien, dramaturge et poète, jongleur de langage qui chemine entre écriture informelle et langue « classique », écrivain qui ne cesse de « se demander sans fin comment on peut écrire quelque chose qui ait un sens » en même qu’il s’engage en publiant dans les numéros clandestins des Lettres françaises des textes comme Oradour. Un être complexe, qui aura pour amis plusieurs membres de l’Oulipo tels que Raymond Queneau ou Jacques Bens, et dont l’œuvre reflète la singularité pleine d'une angoisse masquée sous l'humour et la finesse.

Phot. Esperluète & Co © byozne

Phot. Esperluète & Co © byozne

Un florilège de textes dans une exploration du langage

Sylvie Mandier et François Michonneau, qui en sont les interprètes, ont sélectionné pour ce spectacle les textes de Jean Tardieu et les ont organisés dans un parcours entre comédie et drame qui révèle la diversité de la palette de l’auteur. En associant des textes aussi divers que le Guichet, Finissez vos phrases, « Le Cri », extrait d’Une soirée en Provence, Monsieur Moi, la Môme néant ou À deviner, ils ouvrent grand la porte par où s’engouffre l’imaginaire de l’écrivain, qui se joue du langage avec le langage.

Qu’il s’attache à construire un dialogue en phrases toujours inachevées qui laissent au spectateur-auditeur toute latitude pour combler les blancs, qu’il aligne borborygmes et gromelots dans une conversation dont l’inanité apparaît en pleine lumière, qu’il se fasse paysan-philosophe instaurant un dialogue du « rin » en s’interrogeant sur « Qué qu’è dit » pour explorer la vacuité sans fond de vouloir dire, il expérimente la portée, parfois musicale, du langage et la relation entre langue poétique et langue de tous les jours, et distille tous les styles dans une réflexion entre contenant et contenu. Parce que « nous sommes enfermés dans nos paroles », que « les mots n’ont pas d’entrailles » et que les cris « n’ont pas plus de sens que les mots » mais constituent un acte « dans l’espoir d’être entendus ».

Chère amie, quelle chance de vous… Paroles en l’air pour tenter d’attraper une identité en pleine évanescence.

Le flirt avec le non-sens et l’absurde

Sylvie Mandier et François Michonneau, en incluant des textes plus longs à côté des courtes incises stylistiques, ouvrent le champ à cette pensée qui se nourrit de doute existentiel, de solitude et de vide. Qu’elle évoque un homme et une femme en train de contempler sans rien faire un homme qui se suicide dans un monde « qui se dérobe sans cesse », qu’elle se lance dans un horoscope loufoque où un personnage s’afflige de ne plus trouver le paradis perdu, rappelant Milton et Dante, elle se promène en permanence au bord du précipice, riant aux éclats à la perspective de mourir, s’inquiétant du montant de la prédiction, qui sera imputée, lui répond-on, à ses héritiers.

L’absurdité du monde moderne y apparaît aussi, mise en lumière à travers ses réalisations architecturales et urbanistiques comme dans le caractère administratif des échanges. Le désir de connaître un horaire de train se transforme en questionnement inquisitorial sans rapport avec la demande où se décline une incommunicabilité ontologique.

Une performance d’acteurs

Passant d’un rôle à l’autre et d’un registre de langage à un autre, Sylvie Mandier et François Michonneau évoluent comme poissons dans l’eau dans ce bain aux nuances changeantes, vif argent, qui les font échanger sur le ton de la complicité et du flirt comme sur celui de l’incompréhension mutuelle, voire de l’hostilité.

C’est merveille de les entendre s’attacher à la moindre inflexion de la parole et de la phrase, de les voir passer de l’impassibilité la plus grande à une forme d’humour et de distance, de les voir former ensemble un ballet corporel dans lequel chacun des mouvements participe de la chorégraphie complexe de cet échange, au rythme impeccable des changements de lumière et des bruits qui viennent habiller les dialogues et peindre le décor.

Il n’est pas si fréquent de trouver une osmose aussi aboutie entre la mise en scène, le jeu des comédiens et le texte, surtout lorsque, comme c’est le cas dans ce choix de textes, la diversité de style et de langage est au rendez-vous. Le pari est ici réussi. Exploration des difficultés de l’être, traduites avec un humour distancié face à l’immensité du rien, Chère amie, quelle chance de vous… conjugue angoisse existentielle de son auteur et plaisir du spectateur à goûter une langue, mise en valeur par ses acteurs, qui joue à se jouer en explorant ses limites.

Chère amie, quelle chance de vous…
• Textes de Jean Tardieu • Mise en scène et interprétation Sylvie Mandier et François MichonneauProduction Cie Esperluète & Co • Durée 1h15

Du 3 sept. au 1er nov. 2026, tous les jeudis à 20h45 et dimanches à 18h15
Théâtre Le Guichet Montparnasse - 15 rue du Maine, 75014 Paris

https://www.guichetmontparnasse.com/

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