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Arts-chipels.fr

Séisme. Avis de tempête sous deux crânes en tension.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Dans cette fable qui articule les questionnements de deux parents putatifs autour de la conception possible d’un enfant, la coexistence d’un langage très habité, au plus près du vécu, et d’une abstraction qui l’extrait de sa quotidienneté provoque un choc théâtral qui ne peut laisser indifférent.

Ils sont deux, elle et lui, F et H, seulement nommés par ce qui pourrait bien être leur distinction genrée, une femme et un homme. On les découvre dans un aquarium de verre, comme enfermés dans leur histoire de couple. Un environnement qui les transforme en abstractions, en représentation de couple enfermé dans une boîte translucide qui rend les spectateurs voyeurs d’une situation sans autre réalité matérielle que celle de deux personnages, environnés de rien.

Leur reflet, sur les parois, démultiplie les personnages, et accentue l'impression d'irréalité. L’éclairage, diffus, qui baigne l’aquarium, légèrement brumeux, renforce ce sentiment d’être au milieu de nulle part dans un espace et un temps déconnectés de toute référence.

Ce qui est en jeu ? Leur désir d’enfant – elle surtout – et la décision à prendre ou pas, dans leur relation apparemment sans ombre.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une langue au plus près du vécu

On s’attendrait, dans l’univers aseptisé, abstrait où ils sont plongés, à les voir s’enfoncer dans un échange stéréotypé, mécaniste peut-être, archétypal. Il n’en est rien. On s’imagine, à les entendre, projeté en pleine pâte d’une tranche de vie comme on les rencontre et comme on les pratique au jour le jour, retranscrite sur scène avec une précision vertigineuse. Une langue comme on la parle tous les jours, avec ses suspensions, ses hésitations, ses inachèvements de phrases, ses allers et retours, ses répétitions, ses cheminements de pensée comme ses ruptures et ses coq-à-l’âne.

À ceci près que sur la scène du théâtre, ces propos se teintent d’étrangeté, qu’ils se font autres dans ce décor qui les déconnecte de leur réalité. Ils disent ce qu’ils sont en même temps qu’ils racontent une autre version de l’histoire, celle que Claire de la Rüe du Can et Jean Chevalier interprètent à leur façon, elle, dans l’urgence du questionnement, lui avec une relative passivité.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une carte du Tendre non exempte d’angoisse

Ils s’aiment, ils ne cesseront de se le dire tout au long du spectacle ou presque. Mais cependant, de petits hiatus sont perceptibles devant cette question majeure qui surgit dès le début de la pièce : feront-ils ce qu’on considère généralement comme la matérialisation de l’amour, un enfant ? Et derrière, qu’y a-t-il ?

Elle se lance dans une logorrhée, aussi excessive dans sa durée que précipitée dans son débit de parole, pour énoncer les inquiétudes qu’elle peine à formuler et qui finissent par sortir après bien des atermoiements et des circonvolutions. Face à elle, il est comme en retrait, plus hésitant mais aussi plus calme, plus « raisonnable ». Il l’aime, il veut lui faire plaisir en se rendant à ses arguments, il n’est pas opposé. De plus, ils sont des gens « bien » et il n’y a pas de raison que ça ne marche pas…

Elle est fébrile, il est tranquille. Elle est volontaire, active, il est tout en retenue. Elle interpelle, il acquiesce non sans un certain décalage. On sent que quelque chose de leurs histoires personnelles est masqué, travesti derrière les inquiétudes.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Avoir un enfant, un questionnement sur le monde

Dans la seule question de mettre au monde leur enfant se dissimulent les non-dits qui vont peu à peu émerger de leur discussion. Si certains ont trait aux incertitudes potentielles quant à leur couple, on verra peu à peu émerger des raisons plus enfouies, à chercher dans leurs situations familiales, leur éducation, leurs parents, le signe de névroses soigneusement celées qui refont surface pour l’occasion.

Le mariage, les difficultés de la grossesse et les conditions de l’accouchement ne sont pas en reste, pas plus que la responsabilité « politique » qui consisterait, dans les conditions actuelles de surpopulation mondiale, à adopter plutôt qu’à procréer.

Se pose aussi la question des incertitudes quant à l’avenir, avec en point de mire le spectre du réchauffement climatique et des atteintes portées à la planète, la crise écologique et l’anxiété qu’elle génère. Quelle promesse, dès lors, pour un enfant dans le tableau très noir qui se dresse aujourd’hui ?

Sphère privée et attitude « citoyenne » composent ainsi la ronde d’un argumentaire qui fait monter le degré d’appréhension des personnages en révélant, malgré leur volonté d’affronter les problèmes pour tenter de les résoudre, leur incapacité existentielle à le faire.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Un échange tout en ellipses

Au fil des échanges le temps passe et son écoulement est rendu perceptible par de subtiles variations de la lumière. Il n’est pas ici question du passage des journées, du matin au soir et à la nuit, avec ses variations de lumière. Là encore, comme une série de plans séquences déconnectés les uns des autres, l’évolution de la situation des personnages et de l’état de leur réflexion s’effectue au travers d’un éclairage à base de barres de néons de différentes couleurs disposés à divers endroits du dispositif, qui se succèdent sans qu’aucune indication textuelle ne vienne en marquer le passage.

Dans le même temps, à mesure que le mouvement dramatique qui porte de l’alternative du choix individuel à la minorisation et à l’effacement de la volonté devant toutes les barrières de nature à orienter la décision s’intensifie, l’espace, à son tour, réagit à l’évolution de la vision, renforçant la dimension mentale, ontologique, du dilemme posé par ce jeune couple.

On est saisi par ce corps-à-corps de paroles où les échanges physiques restent réduits à leur plus simple expression. Claire de la Rüe du Can et Jean Chevalier offrent, à travers ce parcours tout en subtilités et en demi-teintes dans lequel seuls quelques éclats de voix dépasseront, un éventail de jeu qui fait ressentir toutes les nuances et la complexité du propos qui unit ce mouvement entre particulier et général, désir, inquiétude, névrose, poids des héritages et système.

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme, Petit Saint-Martin, mai 2026 © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Séisme de Duncan Macmillan
S Mise en scène Robin Ormond S Traduction Séverine Magois S Scénographie Balthazar Lesage S Costumes Clément Desoutter S Lumières Manon Vergotte S Son Arthur Frick S Collaboration artistique Laurent Mulheisen S Assistanat à la mise en scène Sarah Cohen* S Assistanat aux costumes Kali Thommes* S Assistanat au son Chadoh Dick* S Avec la troupe de la Comédie-Française, Claire de La Rüe du Can (F), Jean Chevalier (H) S Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale S La pièce est représentée en Europe francophone par Marie Cécile Renauld, MCR, en accord avec Casarotto Ramsay & Associates Ltd. S Production Comédie-Française S Durée 1h20 
* de l’académie de la Comédie-Française

Comédie-Française au Théâtre du Petit Saint-Martin - 17 Rue René Boulanger, 75010 Paris
Du 21 mai au 5 juillet 2026, du mercredi au samedi à 19h dimanche à 17h30
Rés. 01 44 58 15 15 comedie-francaise.fr

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