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Arts-chipels.fr

Presque égal, presque frère. Dans la jungle des villes.

Phot. © Géraldine Aresteanu

Phot. © Géraldine Aresteanu

Le metteur en scène Christophe Rauck s’empare de deux pièces de Jonas Hassen Khemiri. Huit comédiens traduisent l’angoisse de nos contemporains, dans un diptyque joué à flux tendu. Trois heures de spectacle, sans compter l’entracte, et la découverte d’un auteur de talent.

Une écriture en tension

Qu’ont en commun ≈ [Presque égal à] et J’appelle mes frères, réunis ici sous un titre unique ? Les deux textes font écho aux malaises qui minent des individus, dans un monde violent où ils sont confrontés à eux-mêmes, à leurs ambitions et à leurs manques, renvoyés à leur solitude vis-à-vis des autres, perçus comme étrangers. ≈ [Presque égal à] parle du système économique qui écrase, de la course à l’argent et à la réussite sociale, de l’échec aussi, dans cette quête fallacieuse au succès. J’appelle mes frères raconte la course folle, à travers la ville, d’un homme pendu à son téléphone et poursuivi par des obsessions paranoïaques.

L’écrivain suédois d’origine syrienne questionne notre aujourd’hui à travers le quotidien de personnages ordinaires. Christophe Rauck, qui s’est déjà frotté au théâtre suédois avec Dissection d’une chute de neige et La Faculté des rêves de Sarah Stridsberg, souhaitait explorer plusieurs facettes de ce nouveau venu dans la littérature, auteur d’un roman à succès dès l'âge de vingt-cinq ans, Un rouge œil (2003). Sa première pièce, Invasion !, montée à Stockholm en 2006, s’est jouée pendant deux ans à guichets fermés. Il en a signé six autres depuis.

Jonas Hassen Khemiri développe une écriture vive, rapide, performative et directe. Une langue immédiatement orale, parfaitement rendue par la traduction de Marianne Ségol, ardente promotrice du théâtre nordique en France. L’auteur précipite ses personnages dans un espace temps non linéaire : leurs destins se croisent de manière aléatoire. En eux et entre eux, passé, présent et avenir cohabitent. Il revient à la mise en scène de débrouiller ces pistes et de trouver l’entrée dans cette écriture rêche où l’humour vient heureusement désamorcer les situations les plus dures.

Phot. © Géraldine Aresteanu

Phot. © Géraldine Aresteanu

Ils vont, obscurs, dans la nuit solitaire

≈ [Presque égal à] se focalise sur un faisceau d’individus, sortis des limbes où a sombré  Mani, professeur d’économie, littéralement terrassé suite à la perte de son poste à l’université. Ils lui apparaissent comme dans un mauvais rêve. La pièce est construite comme une mise en abîme de ce qui se passe dès lors et démarre par un discours où Mani expose une théorie brumeuse qu’il enseignait, soi-disant élaborée par le chocolatier Van Houten. Il y est question de l’argent comme valeur d’usage et puissance symbolique, thèse qu’est censé développer ≈ [Presque égal à]. Dans cet univers improbable évolue une galaxie de personnages pris dans la machine à broyer du néolibéralisme. Le couple que Mani forme avec Martina se délite : elle, employée dans un tabac, se rêve en fermière écolo ; lui, tout à ses ambitions, est dévoré d’amertume. Andrej, demandeur d’emploi, sa mère gagne-petit et son jeune frère, eux, vivent à la petite semaine. Il y a aussi une femme, prête à tuer pour retrouver du travail. Au milieu de ce petit monde rôde un étrange SDF, figure inquiétante de la paupérisation. Il obsède Andrej, séduit Martina, au grand dam de son mari : « La pauvreté, dit-il, n’a pas le droit de vous suivre jusque chez vous après une soirée au théâtre, elle doit s’arrêter à la fin des applaudissements, parce que sinon ça vous rappellerait que la pauvreté n’est pas belle ou drôle ou héroïque, [...] la pauvreté c’est des dos qui se courbent, des amis qui trahissent, des liens qui se brisent »

Aux dialogues très concis qui s’engagent entre les protagonistes se superposent les pensées intimes qui les agitent. Ils sont loin d’agir selon les conseils prodigués par leur voix intérieure. Cette mosaïque humaine s’assemble au fil du spectacle pour dessiner une société complexe où chacun, finalement, consent à son aliénation mais, ironiquement, n’en pense pas moins. En ménageant quelques adresses histrioniques au public, c’est avec humour que Khemiri dénonce un système de valeur qui broie les gens.

Presque frère, d’après J’appelle mes frères, met en scène un fils d’émigrés, aux prises avec l’intolérance et le racisme de ses concitoyens. À la suite d’un attentat à la voiture piégée, Amor erre dans les rues alors que la peur et les soupçons s’installent dans la ville. Il appelle ses « frères » pour les mettre en garde : « Planquez-vous ! », « Fondez-vous dans la masse ! ». Ils surgissent de toutes parts : sœur, ex-petite amie, jusqu’à sa défunte grand-mère depuis l’au-delà. Il craint les représailles de la police, envers ses ex proches, notamment son ami d’enfance Shavi. Il se sent lui-même traqué, malgré sa position sociale nouvellement acquise. Polytechnicien, il a quitté ses potes du quartier, sa famille, mais à présent, du fait de ses origines, il se trouve embarqué dans la même galère. La dramaturgie se fonde sur une succession d’appels téléphoniques. La plume nerveuse de Khemiri traduit la tension d’Amor et de ses interlocuteurs.

Phot. © Géraldine Aresteanu

Phot. © Géraldine Aresteanu

Une aire de jeu polymorphe

Le dispositif bifrontal adopté par le scénographe Simon Restino établit une proximité entre la scène et la salle, renforcée par des intermèdes adressés directement au public et des incursions des acteurs dans la salle.

Le format panoramique permet des actions simultanées, dans des espaces délimités par l’arrivée ou le déplacement d’éléments de décor. Rien n’est figé. L’espace évolue à mesure que les acteurs avancent. Dans la première partie, sur le plateau nu, un canapé matérialise un salon, un lit d’hôpital, un fauteuil devient le bureau d’une coach. Dans le second volet, une voiture va et vient dans la ville enneigée. Tour à tour véhicule, cabine téléphonique, bureau, habitacle privé ou ailleurs, elle éclaire de ses phares la longue nuit nordique.

Dans le no man’s land du plateau nu, il faut aux comédiens beaucoup d’énergie pour faire advenir le texte, et ils n’en manquent pas, tous au taquet, dans des scènes qui ne s’installent jamais. Ces personnages viennent de nulle part nous raconter leur histoire, ils se débattent entre ce qu’ils font et ce qu’ils voudraient faire. Mais dans cet espace vide, parfois les repères se brouillent et l’action se dilue.

Dans le deuxième volet, l’ambiance réussit à être glaciale sur un plateau couvert de neige artificielle où Amor s’accroche à son téléphone, unique lien entre lui et « ses frères ». Ses coups de fil rompent sa solitude comme autant d’appels au secours dans un monde de brutes où la peur, peu à peu, a pris le contrôle. Les faits et gestes des comédiens, précis, leur jeu parfois slamé, rendent sensibles cette paranoïa. En revanche, malgré leur talent, ils se trouvent parfois noyés dans la surabondance d’images et de textes projetés sur les murs.

Néanmoins bravo à eux et au metteur en scène : ils nous font entendre un auteur qui nous interpelle, nous, ses presque frères. Sa dernière pièce sonne comme une mise en garde. La Suède, où il vit, autrefois bastion de la social-démocratie européenne, a connu une montée du racisme et, depuis 2022, est gouvernée par une coalition réunissant la droite et l’extrême droite !

Phot. © Géraldine Aresteanu

Phot. © Géraldine Aresteanu

Presque égal, presque frère
S Textes Jonas Hassen Khemiri S Mise en scène Christophe Rauck S Traduction du suédois Marianne Ségol S Avec Virginie Colemyn (Silvana, Freya, la coach emploi, Angelika, Presque égal à, Tyra, J’appelle mes frères), Servane Ducorps (Martina, Presque égal à, Ahlem, J’appelle mes frères), David Houri (Mani, Presque égal à, Le filateur, J’appelle mes frères), Mounir Margoum (Peter, l’Homme de Pôle emploi, le pasteur, Presque égal à, Amor, J’appelle mes frères), Julie Pilod (Martina, Laura Lorenzo, Presque égal à, Valeria et Karolina, J’appelle mes frères), Lahcen Razzougui (Caspar Van Houten, l’orateur de l’entracte, l’employé du magasin d’alcool, Presque égal à, Shavi, J’appelle mes frères), Bilal Slimani (Andrej, Presque égal à, le Vendeur, J’appelle mes frères) et Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi, en alternance (Ivan, petit frère d’Andrej, Presque égal à) S Dramaturgie, collaboration artistique Marianne Ségol S Scénographie Simon Restino S Musique Sylvain Jacques S Lumière Olivier Oudiou S Costumes Coralie Sanvoisin S Maquillages et coiffures Cécile Kretschmar S Vidéo Arnaud Pottier S Assistant à la mise en scène Achille Morin S Production Théâtre Nanterre-Amandiers - CDN S Avec la participation artistique du Jeune théâtre national S Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de traduction théâtrale S Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’ARCHE – agence théâtrale. www.arche-editeur.com. Textes disponibles aux éditions théâtrales S Créé au Théâtre de Nanterre-Amandiers en janvier 2026 S Durée 3h30 (1er partie,1h45, entracte 30 mn, 2e partie 1h15)

Du 28 janvier au 21 février 2026
Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre. T. 01 46 14 70 00

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