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Arts-chipels.fr

Le Plaisir, la Peur et le Triomphe. l’Humanité selon Internet

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Joaquim Fossi explore, en archéologue, le world wide web, dans un monde d’où l’homme a disparu. Un flot d’images décryptées avec naïveté et ironie qui en dit long sur notre espèce.

L’Humanité vue depuis le futur

Nous sommes en l’an 7026, quelque part dans l’univers, comme l’indique la date inscrite sur l’écran en fond de scène. Un jeune chercheur en archéologie, à partir de l’exploration d’un mystérieux réseau, dit le Web, expose ses récentes découvertes sur ses « ancêtres les Humains ». Que signifie cet enchevêtrement hétéroclite de textes et d’images ? Que nous révèle-t-il de la vie, des mœurs et des croyances d’une espèce disparue suite à l’explosion du système solaire ?

Ces trésors n’ont pas encore livré tous leurs secrets mais notre savant avance des hypothèses, comme avant lui ses homologues préhistoriens à la vue des figures rupestres, dans les grottes. 

Joachim Fossi aborde avec une naïveté feinte ce monde virtuel devenu le nôtre. Le comédien s’est lancé dans ce projet peu après sa sortie de l’École du Nord à Lille. Il appartient à cette promotion qui a eu la chance de partir à l’aventure, sans téléphone et un petit pécule en poche, vers une destination de son choix. Ils en sont revenus chacun avec un « croquis de voyage », présenté en fin d’étude. Cette expérience inoubliable a donné au jeune artiste le goût de l’exploration et l’audace de se lancer dans ce seul en scène sobre et efficace.

Muni d’un ordinateur et d’un vidéoprojecteur son personnage, dont on ignore la nature – extraterrestre, humanoïde, robot ? – il nous entraîne dans un monde que nous croyons connaître. Articulé en dix séquences, son exposé s’appuie sur une vaste iconographie exhumée du Net.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Lire les images autrement

D’après notre conférencier, la ponctuation :), qui accompagne des « jss là » ou des « jv te niker », serait le signe d’une ouverture, aussitôt refermé par la parenthèse. Bizarre ! Retourné, ce symbole donne la petite tête jaune souriante qui agrémente nos textos. Sans oreille ni nez, le smiley évoque pour l’archéologue une absence de perception olfactive et auditive chez les Terriens. Drôle d’engeance !

Suivent de nombreuses photos de coucher de soleil : elles exprimeraient, selon lui, la terreur de voir l’astre du jour à jamais disparaître. Angoisse corroborée par l’apparition d’Évelyne Dhéliat, ex-présentatrice météo de TF1. Serait–elle la prêtresse d’un culte eschatologique et les anciens présentateurs du journal télévisé, Claire Chazal et Harry Roselmack, ses oracles ? Ses lointains ancêtres auraient-ils pressenti la fin du monde et inventé une religion pour conjurer leur crainte ? Il en conclut : « Quand les humains avaient peur, ils fabriquaient des images ». Ce constat revient comme un leitmotiv dans le portait qu’il trace de cette civilisation éteinte.

Dans ce catalogue raisonné, se succèdent d’autres symboles à déchiffrer : une capture d’écran de Google Earth, le fond bleu de Windows XP, une affiche du jeu Les Sims 2 : Double Deluxe. On lit un profond désespoir dans les dizaines de portraits figés du « Livre des visages » (Facebook), et décèle, en Bruce Willis, un artefact pour exorciser la mort, à laquelle l’acteur américain a survécu trente et une fois au cinéma.

S’intercalent entre les chapitres, un remix de One More Time des Daft Punk, chant funèbre annonçant la fin du monde et tout aussi sinistres, quelques œuvres d’un patrimoine plus ancien comme L'Entrée des animaux dans l'Arche de Jacopo Bassano, une énigmatique peinture de la Renaissance italienne.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

La chair est triste

En fin de parcours, Joaquim Fossi s’attache plus particulièrement à un certain www.tittyfuck.net. Usager de Pornhub, il a le même âge que lui. « Le porno a pris une très grande place dans ma recherche, confie l’acteur. Comme jeune homme de 28 ans grandi en Occident au début du XXIe siècle, la pornographie a structuré mon regard : j’ai eu accès à des millions d’images de ce genre, gratuites, en permanence. » À partir d’une vidéo X floutée, issue de cette plateforme, il nous décrit froidement une scène érotique, imaginant que les humains échangeaient physiquement entre eux de cette manière. Le regard vide de l’homme, quand il étreint sa femelle, en dit long sur la déréliction de l’espèce.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

C’est pour rire

Le Plaisir, la Peur et le Triomphe – titre emprunté au recueil d’entretiens du dramaturge suisse Milo Rau, Vers un réalisme global – ne serait-il par une manière pour le jeune comédien, né avec l’Internet, de vaincre sa propre angoisse et de s’interroger, non sans plaisir, sur le devenir des prisonniers de la Toile ?

La pièce n’a rien d’un traité. Dans un dispositif scénique des plus simples, et vêtu d’une chemise grise et d’un pantalon de costume, l’auteur-interprète aux allures de savant Cosinus s’amuse à balader les spectateurs à travers les réseaux et instaure une belle complicité avec la salle. Il ne prétend pas faire le tour de la question, ne s’offusque pas de notre dépendance au virtuel, ne brandit pas la menace de l’intelligence artificielle. Pas plus qu’il ne s’érige en moraliste pour interdire aux enfants l’accès aux réseaux sociaux ou pour condamner la politique des GAFA. Joaquim Fossi reste léger et se contente d’épingler gentiment les pratiques de notre époque. Il espère cependant « faire sentir l’horreur qui peut être induite dans ces vidéos en décalant le regard et en les observant simplement comme des objets picturaux ». Il n’est pas certain qu’il y parvienne. Quoiqu’il en soit, le rire est au rendez-vous et l’artiste ne manque pas de talent.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Le Plaisir, la Peur et le Triomphe
S Conception, mise en scène et jeu Joaquim Fossi S Texte Joaquim Fossi et Noham Selcer S Collaboration artistique Nine d'Urso S Création lumière et scénographie Andrea Baglione S Création sonore Lucas Depersin S Régie générale, création vidéo Clément Balcon et Marie-Lou Poulain S Dramaturgie Pauline Fontaine et Tristan Schinz S Production Raphaël de Almeida, Camila Brunet | Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création S Coproduction Théâtre de la Bastille, Théâtre d’Orléans – Scène nationale, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Théâtre Jean-Vilar (Vitry-Sur-Seine) S Soutiens Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Le Bercail – Outil de création marionnette & arts associés S Joaquim Fossi est lauréat 2024 du dispositif Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création S Durée 50 minutes

TOURNÉE
Du 19 au 31 janvier 2026 Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette 75011 Paris
T. 01 43 57 42 14
Les 10 et 11 février 2026 Le Volcan – Scène Nationale du Havre
13 février 2026 Théâtre et cinéma de Fontenay le Fleury
Du 9 au 21 mars 2026 Les Célestins – Théâtre de Lyon
Les 28 et 29 avril 2026 MC2 Grenoble – Scène nationale
6 mai 2026 Le Manège – Scène nationale de Maubeuge

 

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