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Arts-chipels.fr

Grottesco. Les voyages en terres imaginées d’Eva Jospin.

Grottesco. Les voyages en terres imaginées d’Eva Jospin.

Entre fragilité du matériau – le carton – et permanence de la nature, entre fascination des ruines et sentiment d’éternité, les sculptures d’Eva Jospin offrent une respiration complexe qui allie passé et présent, nature et culture.

Du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026, le Grand Palais accueille, dans la galerie courbe qui fait face à la Seine, une installation de sculptures et broderies d’Eva Jospin. L’artiste développe depuis une quinzaine d’années une approche plastique à partir de carton collé et sculpté en lien avec la forêt et la nature, un thème largement représenté dans l’art classique, en particulier au XVIIIe siècle, puis au XIXe, tout en concevant des installations qui entrent en résonance avec le lieu.

L’exposition, représentative de la variété des travaux de l’artiste, associe les tableaux en relief accrochés sur les cimaises, les broderies qu’elle développe avec les artisans de l’atelier Chanakya et de la Chanakya School of Craft à Mumbai en Inde, des installations reprises et adaptées, tel le Panorama précédemment présenté, en 2016, dans la Cour Carrée du Louvre, mais aussi la création monumentale du Duomo, qui rappelle la coupole de la cathédrale de Florence édifiée par Brunelleschi, réalisée spécialement pour le Grand Palais.

Vue de l’exposition à travers le Duomo, 2022-2025, bois, carton, pierres, coquillages, papiers colorés, matériaux divers, 730 x 610 x 600 cm. Au fond, Cénotaphe, 2020-2025, bois, carton, coquillages, papiers colorés, liège, laiton, 527 x 300 x 300 cm. Phot. Artefields

Vue de l’exposition à travers le Duomo, 2022-2025, bois, carton, pierres, coquillages, papiers colorés, matériaux divers, 730 x 610 x 600 cm. Au fond, Cénotaphe, 2020-2025, bois, carton, coquillages, papiers colorés, liège, laiton, 527 x 300 x 300 cm. Phot. Artefields

Une inspiration classique revisitée

C’est dans le répertoire classique, et plus particulièrement dans l’héritage du XVIIIe siècle, qu’Eva Jospin puise une part de son inspiration. Une période artistique marquée par le retour à une nature qu’on domestique alors pour lui donner une allure « sauvage » et où l’on crée de fausses grottes abritant des fontaines déguisées en sources d’eau pure, mais aussi celle où l’on redécouvre l’antiquité et où les tableaux, d’Hubert Robert en particulier, s’habillent de ruines élégantes et de temples antiques rongés par le temps.

Le titre de l’exposition, Grottesco, fait d’ailleurs référence à la redécouverte légendaire de la Domus Aurea de Néron, un palais enseveli dont les fresques, dissimulées dans une suite de sombres souterrains, auraient été retrouvées par un jeune homme au XVe siècle. On les surnommera, pour leurs motifs foisonnants peuplés de créatures étranges, « grotesques » au siècle suivant.

Si nul personnage n'habite les sculptures d’Eva Jospin, celles-ci offrent cependant au regard du spectateur la luxuriance de splendeurs ensevelies dans la végétation et font remonter à la surface la mémoire de ces fêtes de plein air où fantasmagorie et merveilleux se donnaient libre cours.

On retrouvera dans les sculptures de l’artiste le foisonnement de cette végétation que la variété des cannelures du carton et de leurs épaisseurs permet de diversifier et d’individualiser, les écorces sculptées des troncs d’arbres que l’accumulation des couches de carton et leur agencement subtil mettent en relief en même temps que la pureté élégante des arcs et des dômes de la Renaissance ou des réminiscences de ces escaliers « eschériens » à la Piranèse qui semblent suspendus au-dessus du vide.

Forêt, détail, 2025, carton, bois, 180 x 170 x 35 cm. Phot © DR

Forêt, détail, 2025, carton, bois, 180 x 170 x 35 cm. Phot © DR

La dimension du voyage et de l’errance

On chemine ainsi, à travers l'exposition, en apesanteur dans des citations-références à l’histoire de l’art qui en font remonter à la surface la beauté tranquille et pacifiée, empreinte de mélancolie. On erre, au gré de la promenade, dans ce monde d’après l’homme, avec ses civilisations ramenées à l’état de ruines, où se fond harmonieusement la rigueur des formes architecturales et leur enchevêtrement complexe avec la nature. On se laisse aller à cette fluidité qui fait couler la terre, on pénètre dans ces nymphées où les concrétions en fausses stalactites font rêver aux naïades qui en peuplent les lieux. Bref, c’est tout un imaginaire qui surgit, une évasion et un voyage en terres de songe et de fantasme.

Cité, détail. Phot © DR

Cité, détail. Phot © DR

Une vision syncrétique

Si la démarche s’ancre et puise ses références dans l’art classique, s’y profile cependant une démarche originale et des relectures intimement liées au XXIe siècle : par le choix du matériau, d’abord – le carton sous toutes ses formes et dans tous ses états – ; par la réflexion qu’engendre l’utilisation de cette matière fragile et périssable d’origine industrielle ; par son lien avec la nature qui passe par le papier ; par la manière dont son utilisation transcende les genres entre peinture, sculpture et installation.

Carton, papier et bois forment les éléments d’un triptyque dans lequel l’arbre et la forêt, thèmes phares de la plasticienne, occupent une place centrale. Ils rejoignent une préoccupation qui nous touche aujourd’hui : la préservation de la nature et de l’environnement à laquelle l’œuvre d’Eva Jospin fait, d’une certaine manière, écho.

La fragilité du matériau qu’elle emploie dit, de son côté, la menace d’anéantissement qui nous guette en même temps qu’elle renvoie au thème de la disparition des civilisations, laminées par le « progrès » et l’uniformisation industrielle. Le fait qu’Eva Jospin recoure aussi à la broderie artisanale est à cet égard éclairant. Sa démarche se pose ainsi comme un acte de résistance.

Promontoire, 177 x 335 x 290 cm, 2024, Carton, bois, laiton, matériaux divers. Photo © Benoît Fougeirol Courtesy Eva Jospin et Galleria Continua © Adagp, Paris, 2025

Promontoire, 177 x 335 x 290 cm, 2024, Carton, bois, laiton, matériaux divers. Photo © Benoît Fougeirol Courtesy Eva Jospin et Galleria Continua © Adagp, Paris, 2025

Une beauté plastique quasiment monochrome

On est saisi par la manière dont l’artiste utilise le matériau choisi. En apparence monochrome, quoique des traces de couleur apparaissent, estompées par endroits – elles seront plus présentes dans les broderies, quoique toujours en teintes douces, délicates –, le carton devient une matière vivante. Non seulement Eva Jospin superpose les couches de carton qu’elle sculpte et ponce pour faire de chaque surface plane un volume, pour lui donner un relief, mais elle utilise la matière même du carton, sa texture, ses cannelures, pour mouvementer la surface et donner à l’épaisseur une existence propre.

Avec un modelage tantôt par coupes franches au cutter, tantôt comme estompées par un écrasement ou dans des sinuosités toutes en courbures et en dégradés, elle crée un nouveau répertoire de formes, des combinatoires en nombre infini qu’on suit du regard et qui incitent à la rêverie.

Dans son travail de fourmi industrieuse attachée à une myriade de minuscules détails, Eva Jospin s’attaque au gigantisme. Car ses installations, réalisées si minutieusement, sont de grandes dimensions. Le Duomo réalisé pour le Grand Palais atteint ainsi sept mètres de hauteur et six mètres au pied. Édifice qui conjugue l’imaginaire et la réalité, il est aussi un objet dans lequel on circule, un espace à habiter à la manière d’un Palais Imaginaire du Facteur Cheval, un berceau, un refuge. Il va au-delà du regard qui passe d’un côté à l’autre de ce pont suspendu au-dessus du vide que l’exposition présente. Dans cette architecture monumentale, il fait pénétrer le visiteur dans la grotte savamment artificielle où se déverse une fausse eau pure, qui décale la nature pour en rendre la beauté manifeste.

Mais cet art de l’artifice ne crée pas l’illusion. Il la révèle, la dévoile, la cite pour proposer au spectateur un autre voyage. Dans ces architectures de l’imaginaire qui représentent sans représenter, liberté est laissée au visiteur d’inscrire son propre regard, de suivre son propre parcours, d’installer et de construire ce que ces formes lui inspirent. En s’éloignant, toutefois, des tumultes du siècle. On ne s’en plaindra pas, au contraire. Il y a urgence aujourd’hui de penser que nous ne sommes pas seulement des créatures du chaos mais que nous pouvons aussi recréer de la beauté…

Sous-bois, détail, 2025, carton, bois, fils de soie sur toile de soie, 176 x 170 x 10 cm. Phot. Art in the City

Sous-bois, détail, 2025, carton, bois, fils de soie sur toile de soie, 176 x 170 x 10 cm. Phot. Art in the City

Eva Jospin, Grottesco
Commissaires de l’exposition S Cheffe de projet des expositions Amel Bourouina S Scénographe Jean-Paul Camargo

Du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026
Grand Palais – Entrée Rotonde www.grandpalais.fr

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