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Arts-chipels.fr

Gaslight, la voix des femmes ouvre la danse.

Phot. © Gweltaz Chauviré

Phot. © Gweltaz Chauviré

Du 19 janvier au 20 février, le festival Faits d’Hiver rassemble des artistes de tous horizons. À commencer par Hélène Rocheteau, apparue depuis quelques années dans le paysage chorégraphique. Son solo, Gaslight, redonne voix aux femmes de tout temps réduites au silence.

D’une génération l’autre

Cette 28e édition de Faits d’Hiver, la dernière programmée par Christophe Martin, initiateur de ce festival, s’ouvre à L’Étoile du Nord, là où il a été créé en 1999. Au fil des années, la manifestation a pris de l’ampleur et se tient aujourd’hui dans une quinzaine de lieux partenaires à Paris et dans ses environs.

Le directeur titre son édito Générations, soucieux de se faire l’écho des résonnances entre les plus jeunes et les plus âgés des artistes, de montrer la passation qui s’opère entre eux et la pluralité des esthétiques en perpétuelle évolution. Un regard à la fois rétrospectif et prospectif, « comme une tentative conciliatrice et harmonieuse, dit Christophe Martin, et l’idée qu’au-delà des problématiques du temps, une histoire des formes se poursuit ».

Ainsi, Gaslight d’Hélène Rocheteau témoigne d’un croisement avec les arts plastiques tendance très actuelle qu’on retrouvera dans De dIAboli de Christine Armanger (à l’Atelier de Paris), Transfiguration et Il nous est arrivé quelque chose d’Olivier de Sagazan (au Théâtre Silvia Montfort).

Phot. © Gweltaz Chauviré

Phot. © Gweltaz Chauviré

Gaslight, sois belle et tais-toi

On sera surpris de voir la danseuse cachée à mi-corps derrière ce qui pourrait être un bar. Elle y dispose progressivement des objets de verre, où joue habilement la lumière, symbole de la transparence et de la fragilité attribuées aux femmes, dont elle va se faire la porte-parole. Clin d’œil à la pièce de Tennessee Williams, la Ménagerie de verre, où Laura, la jeune sœur du narrateur trouve une échappatoire à son enfermement dans ses animaux miniature.

Hélène Rocheteau est également comédienne : après s’être formée à la danse à l’Université François Rabelais de Tours, elle a suivi les cours de l’École du Jeu à Paris. Le chant et le travail de la voix lui sont également familiers et, de ce fait, ce solo s’apparente à une performance, donnant une large place au texte, tout en déployant une gestuelle ritualisée. Cette création s’inscrit dans un projet plus vaste : La Voix féminine – le genre du son.

Dans ce cadre, l’artiste a interrogé des femmes de tous horizons sur le ressenti qu’elles avaient de leur voix. Cette mosaïque de témoignages constitue le prologue de Gaslight. Grâce à une oreillette d’où lui parviennent les enregistrements, Hélène Rocheteau traduit en direct ces voix multiples : chuchotis de la timide, timbre aigu de la pipelette, intonations rauques de l’androgyne, accent marqué de l’étrangère, parler en dents de scie de la folle. Une entrée en matière qui va crescendo avec l’imitation de Maria Callas, ou encore de Jane Fonda. Interviewée dans le film de Delphine Seyrig Sois belle et tais-toi, documentaire sorti plus de trente ans avant #MeToo, la jeune star y relate une mémorable séance de maquillage dans les studios de Hollywood. On lui conseille alors la chirurgie pour remodeler ses lèvres et sa mâchoire.

Gaslight s’inscrit résolument dans le courant du néo féminisme, qui a adopté le terme « gaslighting » dans son vocabulaire, mot désignant le « détournement cognitif », une forme de manipulation mentale d’une victime afin de la faire douter de sa mémoire et de sa perception de la réalité.

Hélène Rocheteau a puisé son inspiration dans un livre d’Hélène Frappat : Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes. La philosophe et critique de cinéma passe en revue les stratégies du patriarcat pour minoriser les femmes en étouffant leur voix. Elle extrapole ce processus, à partir d’une analyse du film de George Cukor Gaslight (1944), sorti en France sous le titre Hantise. Le réalisateur américain, à partir d’une pièce de théâtre éponyme de 1938, montre comment Gregory (Charles Boyer), par divers stratagèmes, veut, pour s’en débarrasser, faire perdre la tête à sa jeune épouse, Laura (Ingrid Bergman), notamment en cachant des objets pour lui faire croire qu’elle les a perdus ou en baissant la luminosité des lampes à gaz de la maison tout en niant l’avoir fait. Cette obscurité fait écho à celle qui envahit l’esprit de Paula, hantée par le doute.

Phot. © Gweltaz Chauviré

Phot. © Gweltaz Chauviré

De Cassandre aux talk show télévisés

Hélène Rocheteau met le théâtre au service de ce processus, avec une bonne dose d’humour et d’ironie. Les dialogues du film de George Cukor, entre Grégory et Laura, sont le fil rouge de sa performance. Entretemps, derrière son bar, telle une démiurge, elle fait naître une multitude d’autres personnages à l’aide d’accessoires soigneusement choisis, en se grimant, mais surtout en usant d’une gestuelle suggestive et de différentes tonalités vocales. Grâce à son oreille musicale, elle donne de multiples nuances aux paroles de figures mythologiques : on reconnaît Cassandre, celle que personne n’écoute ; la méchante sorcière de La Petite Sirène d’Andersen, qui coupe la langue de la jeune fille en échange d’une paire de jambes douloureuses. « Cette histoire m’a horrifiée quand j’étais enfant », confie la danseuse.

On y entend une députée raconter comment elle a pris des cours de diction pour être enfin entendue à l’Assemblée nationale, un brouhaha masculin couvrant ses interventions. Hélène Rocheteau imite parfaitement une femme qui, sur un plateau de télévision ne peut pas en placer une et revendique haut et fort de ne pas être « coupée ».

Hélène Frappat traduit volontiers « gaslighting » par « évaporation », en référence à l’invisibilisation du sexe dit faible dans les sphères publique et médiatique. Prenant la philosophe au mot, la performeuse use de fumée et conclut son show en se voilant la face, se noircissant le visage, et en disparaissant dans les volutes d’une cigarette. De belles images naissent de cette femme-tronc dont on ne verra pas les jambes, telles les speakerines du temps jadis. Pour autant, la danseuse nous prouve ici que la voix, c’est aussi du corps.

Il existe deux versions de Gaslight, l'une pour le plateau, l'autre pour des lieux non dédiés. Une tournée est en cours d’élaboration. Le projet La Voix féminine – le genre du son, mené durant toute l'année 2025 a l'Université du Mans dont Hélène Rocheteau est artiste associée, donnera naissance à une installation sonore dans le cadre du festival le Mans sonore en janvier 2026.

Phot. © Gweltaz Chauviré

Phot. © Gweltaz Chauviré

Gaslight
S Conception et interprétation Hélène Rocheteau S Collaboration artistique et dramaturgique Olivier Normand S Création lumières Gweltaz Chauviré S Création costumes Linda Bocquel S Scénographie Hélène Rocheteau et Linda Bocquel S Construction décor Adrien Pelat S Production Météores ; La Charpente Coproduction EVE - scène universitaire le Mans, dispositif « Artiste associée 2025 » / mica danses - Paris / DRAC Centre - Val de Loire, été culturel 2024 / région Centre - Val de Loire, dispositif P.P.S (Parcours de Production Solidaire) avec la Charpente - Amboise et le service culturel de Saint-Cyr-sur-Loire S Soutiens Les Subsistances - Lyon / Laboratorium Expo - Chaveignes / le 37ème Parallèle - Tours S Créé en janvier 2026 à l’Étoile du Nord, Paris S Durée 60 minutes
Les 19 & 20 janvier 2026
Création à l’Étoile du Nord, 16 rue Georgette Agutte, 75018 Paris

Le Gaslighting ou l'art de faire taire les femmes, Hélène Frappat. Éditions de L'Observatoire, La Relève, oct. 2023

Festival Faits d’Hiver du 19/01 au 20/02 2026
Micadanses-Paris / Festival Faits d’hiver, 20, rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris
Tél. : 01 71 60 67 93
info@faitsdhiver.com

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