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Arts-chipels.fr

… Et les 7 nains ? La liberté d’interpréter, à l’ombre de Blanche-Neige.

Phot. © Alphonse Amann

Phot. © Alphonse Amann

Marcher à côté du conte, rêver peut-être, dire à coup sûr sont les règles de cette exploration d’hier et d’aujourd’hui qui « bade » tous azimuts en terres littéraires mais pas que.

C’est un procureur général en toge qui vient, au premier plan, s’emparer de cubes empilés sur une tige pour les retourner et les emboîter l’un dans l’autre, telles des poupées gigogne. Ils sont en effet interdépendants, ces nains qui sont appelés à comparaître et qui, convoqués l’un après l’autre, n’auront de nains que le nom, associé à un numéro. Pour le moment, personnages indéfinissables, ils sont agglutinés, côté cour, devant un écran de télévision.

Celui-ci, justement, diffuse une scène en miroir : un homme, convoqué par la justice, attend son procès pour une faute qu’il ignore. Il campera aux portes du tribunal jusqu’à ce que mort s’ensuive sans jamais avoir eu accès au motif de sa comparution. On reconnaît un extrait du Procès de Kafka tandis que la voix off qui commente le film évoque Orson Welles. Le ton est donné. Nous sommes au pays des pas de côté. Les choses ne sont pas tout à fait ce qu’elles devraient être et le procès des sept nains – qui ne sont pas sept – ne déroge pas à cette règle.

Un conte retourné et dans tous les sens

L’histoire de Blanche-Neige, quoique d’origine germanique, fait partie intégrante de notre patrimoine « culturel » et fantasmatique. Nos cerveaux d’ex-chères têtes blondes ont été farcis des images de cette méchante reine-sorcière à l’ego surdimensionné, de ce chasseur miséricordieux, de ces nains industrieux et de cette princesse endormie dans son cercueil de verre, réveillée par le baiser d’un prince charmant.

C’est pourtant une tout autre fable qui va nous être rapportée, dans le désordre pour ce qui touche au conte que nous connaissons, incluant au passage les ingrédients de ce même conte et la façon dont il a été détourné, en particulier par un certain dessin animé américain qui a imposé sa version au monde entier. On y trouvera, bien sûr, le prince mais celui-ci laisse place à une certaine suspicion. Car que penser d’un individu amoureux d’une morte au point de vouloir l’emporter ? Pas un petit peu nécrophile sur les bords ? – on rappellera d’ailleurs en passant que, dans le conte d’origine, ce n’est pas le prince qui réveille la princesse mais un serviteur maladroit qui la bouscule en la transportant et fait ressortir de son gosier le morceau de pomme empoisonnée qui s’y trouvait coincé…

Place donc à une autre approche – ou à plusieurs autres, parce qu’ils ne parlent pas tous de la même voix, ces nains aux personnalités diverses – en partant du postulat que le sujet n’est pas Blanche-Neige, mais les obscurs, les sans-grade qui l’ont entourée, ces petits personnages industrieux qui la recueillent après qu’elle a été abandonnée par le chasseur. Explorer le pourquoi du comment du conte en le reliant à l’aujourd’hui et au maintenant.

Phot. © Alphonse Amann

Phot. © Alphonse Amann

Un spectacle à la croisée de chemins qui sont des formes de récit

Dans ces notes en bas de page analytiques et cocasses du conte que constitue la pièce, les trois autrices, avec chacune sa plume propre, introduisent plusieurs niveaux de temporalités et de regards.

Il y a d’abord le présent improbable de ce procès. Pas plus que dans l’œuvre de Kafka, on n’en comprend les raisons, d’autant qu’il est instruit – on l’apprendra plus tard – par un des nains. Les nains, d’ailleurs, ne sont pas des nains, pas seulement en raison de leur taille. Ils sont des comédiennes et des comédiens, vautrés dans les postures les plus invraisemblables, bougeant au ralenti devant un écran qui transmet leur gestuelle comme un projecteur sur le point de se mettre en route, attendant que chacun, à tour de rôle, passe derrière le miroir pour livrer sa version de l’histoire et des raisons de sa mise en accusation.

Entre le comédien et le personnage s’interposent, en ombre chinoise derrière un écran, des éléments qui rappellent le conte à la manière d’un dessin animé muet. On y retrouvera, par exemple, la reine armée de son miroir, le cerf aux beaux bois dont le chasseur extrait le cœur devenu lampe rouge qu’il rapportera à la Reine, ou l’ombre clipi-clop clipi-clop du prince à cheval.

Passé le royaume des ombres du passé, c’est dans un univers de music-hall, clownesque, qu’on débarque. La comédienne ou le comédien a endossé la personnalité du nain. Il vient cependant raconter une autre histoire que celle qu’on attendrait de lui. Pas de mineurs infatigables qui ont tout juste échangé le gîte et le couvert contre un peu de cuisine et de ménage – ils étaient des garçons et elle une fille mais ne se sont pas jetés sur elle comme des mâles en rut – mais une drôle de salade qui mélange une interrogation sur ce que signifie rêver à la forme collective de la cohésion de groupe, avec ses histoires de petits rassemblés pour faire front face à la difficulté du monde. Nains ou pas, ils appartiennent à la classe de ces gens qui passent en justice « pour un rôle qu’ils n’ont pas écrit ». Des victimes désignées. Libre à chacun de remplir les blancs de cette face ancrée dans l’aujourd’hui. 

« Il était une fois » à la sauce contemporaine

À ce conte « populaire » dépouillé de son aura mythique correspond une langue qui se démarque du « beau langage » dans lequel les contes ont été écrits, frères Grimm en tête, et réécrits par la suite. On parlera « popu », langue de tous les jours, avec une Blanche-Neige qui « crève qu’à demi » et un « mec qui s’rêve en meuf ».

C’est qu’ils sortent de la rue, les nains, et que ça s’entend comme ça se voit dans leurs costumes très d’jeun’s : survêt’ trop large, genouillères de skate, cheveux en bataille, look déstructuré. Ils pointent dans une langue très verte tout ce que notre époque comporte d’absurde, d’inique et de dérisoire tout à la fois. Notre cynisme comme notre naïveté, nos excès, nos incohérences, nos névroses, nos contradictions.

Mais quand même… Ils ont beau naviguer dans la frange bas de gamme de la société, ils trouvent le moyen de citer Dreyfus en évoquant une société « qui se mange elle-même » ou Godard qui parle des enfants « prisonniers » quand ils ne se réfèrent pas à Sartre – « L’enfer, c’est les autres » – ou ne paraphrasent pas Montaigne résumant son amitié pour La Boétie avec « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

Bref, les prolos ont des lettres et l’on se divertit de cette symbiose explosive et cocasse qui réécrit l’histoire de Blanche-Neige façon banlieue un peu zone.

Phot. © Alphonse Amann

Phot. © Alphonse Amann

La matière dont on fait les rêves

La langue, ici, sert à « lire entre les lignes ». Elle est le moyen d’explorer les zones d’ombre, de chercher le caché, de s’aventurer dans le noir où « on se cogne à la vérité ». Parce que la forêt où se perd Blanche-Neige, c’est l’image de notre mémoire qui engrange les souvenirs qui restent tapis et actifs sans qu’on y prenne garde et qui émergent à l’occasion d’une trouée dans le temps, d’une clairière.

Dans ce procès des personnages du conte instruit par le monde d’aujourd’hui, les fantômes se livrent à une danse macabre où le rêve est confronté à la réalité. Car ce qui se dissimule sous les dehors séduisants du conte a des répercussions sur notre manière de concevoir la vie, de penser notre relation aux autres et plus globalement d’envisager les modèles sociaux.

Ce que les nains expriment, c’est leur incompréhension devant le procès qu’on leur fait. Ils sont groupe, bande, start-up d’un nouveau genre. Ils véhiculent une nouvelle forme d’association qu’ils ne posent pas comme un modèle mais comme un choix de vie. Aux rêves inatteignables d’une vie autre, perdue dans les limbes d’un imaginaire factice, ils préfèrent créer une vie qui s’accorde avec leur rêve. Dans la promenade chaotique et chahutée que propose cette pièce en sautes de vent, c’est la vie comme elle vient qui est mise sur la sellette. À chacun d’en tirer ses propres conclusions.

Une pièce puzzle

À l’évocation réjouissante, assez foutraque, qui part dans tous les sens pour régler son compte, dans le désordre, au conte et à la société répond une mise en scène tout aussi volontairement fragmentée et éclatée, qui joue de tous les registres. Elle superpose le clownesque, poussant ses nains à la trappe à la manière du Père Ubu après chacun de leurs témoignages, à l’expressionnisme qui se dégage des figures découpées qui peuplent le théâtre d’ombres traversé par les rayons lumineux. Elle utilise les procédés cinématographiques du ralenti, qui met en veille, ou du gros plan, tel celui de la pomme à demi dévorée qui apparaît sur l’écran. Elle fait cohabiter intermèdes de fanfare farcesques et sérieux du tribunal.

Volontairement livré en vrac, le récit contribue à ce pot-pourri qui se refuse à adopter la structure traditionnelle d’une pièce de théâtre pour s’aventurer dans le décalé et la narration éclatée, en zigzag. On voit passer les réflexions comme vols d’oiseaux dont on ne suit pas toujours la course. On s’égare en passant d’un thème à l’autre dans une jungle mémorielle. On erre à l’aveugle dans la forêt des références.

Si le procédé, un peu répétitif au départ, des enchaînements entre les différents types de séquences lasse un peu, il est compensé par cette errance savoureuse où, pour peu qu’on accepte de se laisser porter par ce courant où l’humour le dispute au discours critique et à l’érudition, on s’amuse beaucoup. Le spectacle garde cependant un arrière-goût de fourre-tout qui, quoique volontaire et assumé, gagnerait à être éclairci quant à son propos. C’est le lot, bien souvent, des écritures collectives. Mais la barre avait été fixée très haut et, dans son parti pris esthétique et théâtral, séduisant et audacieux, si le pari n’est pas complètement gagné, on aurait tort de ne pas saluer l'exercice de style, et avec lui l’exigence qui le nourrit et crée un spectacle aussi divertissant qu’inventif.

... Et les 7 nains ?
S Autrices Morgane Le Rest, Lisa Lacombe et Garance Bonotto S Mise en scène Charlie Windelschmidt S Avec Véronique Héliès, Anne-Sophie Erhel, Alice Mercier, Anaïs Cloarec, Ronan Rouanet, Farid Bouzenad, Nikita Faulon S Lumière Gaidig Bleinhant S Son Guillaume Tahon S Costumière Youna Vignault S Création en novembre 2025 au Quartz à Brest S Administration Sophie Desmerger S Production Mathilde Pakette S Diffusion Louise Vignault S Diffusion et communication Nina Faidy S Coproduction Le Quartz, scène nationale de Brest (29) Le Manège, scène nationale de Maubeuge (59), Le Théâtre du Pays de Morlaix (29), L’Archipel, pôle d’action culturelle de Fouesnant (29) S Soutiens Le Moulin du Roc, Scène Nationale de Niort (79), Le Théâtre ONYX, Scène conventionnée de Saint-Herblain (44), L’Atelier à Spectacle, Scène conventionnée d‘intérêt national de l’agglomération du pays de Dreux (28) S Durée 1h15

4, 5, 6 et 7 novembre 2025 Quartz, scène nationale de Brest
12 et 13 novembre 2025 Théâtre du Pays de Morlaix (29)
11 décembre 2025 L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78)
2 avril 2026 L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29)
9 avril 2026 Le Manège, Scène nationale de Maubeuge (59)

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