24 Septembre 2025
Comme souvent chez Marius von Mayenburg, c’est dans le nid du couple que se reconnaît le délitement de la société. Peu importe ne fait pas exception à la règle.
D'entrée de jeu, nous sommes introduits dans un espace onirique. Sur le sol, une montagne de cadeaux forme une pyramide colorée. La femme qui entre a, elle aussi, un paquet enrubanné à la main. Simone interpelle son partenaire, Erik, qui émerge soudain, comme un diable sorti de sa boîte, de l’amoncellement de cadeaux dans lequel il était enterré. On comprendra bien vite que là est le nœud du problème, dans ces paquets enrubannés dont l’accumulation masque un non-dit que la pièce révèlera.
Un couple « moderne »
Simone est ingénieure de recherche. Elle occupe un poste important et ne cesse de voyager. Erik est traducteur et éditeur. Il travaille le plus souvent à son domicile et s’occupe des enfants. Un couple évolué où les rôles, du moins en apparence, ont été harmonieusement redistribués et où chacun a mis en accord ses ambitions et sa réalité.
Cependant, ni l’un ni l’autre ne trouvent leur compte.
Erik, englué dans le quotidien des enfants à gérer, les activités où il les accompagne et les urgences hospitalières quand un accident se produit, ne s’y retrouve pas. Traductions toujours en retard, contacts exigés par sa fonction de directeur de collection rendus impossibles, il pense sa vie comme un échec sur tous les plans, parental, professionnel et personnel, avec une femme toujours absente. Du côté de Simone, une impression d’étouffement, dans les pressions d’ordres divers qu’elle subit au travail mais aussi par rapport à son couple et à sa famille, ne la rend pas plus épanouie. Au stress de l'un répond celui de l'autre.
Des cadeaux emblématiques
Alors, les cadeaux ? Un moyen de se laver, de se dédouaner de sa culpabilité ? Pour le mari et la femme, ils sont le signe d’une obligation de faire comme si l’autre existait encore, comme si le fait de penser à l’autre comblait tous les manques, réparait tous les dégâts. C’est ce qu’ils se balancent à la figure, avec une acrimonie croissante. Leur manière de vivre l’égalité du couple, en encourageant la réussite professionnelle de chacun n’est qu’un miroir aux alouettes, un leurre agité devant leurs yeux par la société capitaliste pour leur faire croire qu’ils pouvaient être libres et créer, à leur niveau, dans leur microcosme, un autre modèle social.
Un retournement significatif
Voici qu’une deuxième séquence succède à la première et l’on comprend bien vite que la situation s’est inversée. Cette fois, c’est à la femme qu’incombe le travail à domicile et la charge des enfants tandis que le mari voyage. Suspicion et reproches sont aussi au programme, en version symétrique cette fois, et l’action progressera désormais dans cette alternance qui met l’un à la place de l’autre en ajoutant, chaque fois, un degré à la frustration et à l’aigreur d’une mise à nu sans complaisance.
Marius von Mayenburg nous indique ici que le débat se situe à la marge d’une quelconque querelle des sexes pour ce couple évolué qui a voulu se démarquer d’un sexisme ambiant. Quel que soit le choix, les individus sont pris dans la nasse et les solutions individuelles ne sont qu’illusoires, manière de se raconter qu’on est libre dans une société contrainte.
Un exercice de style brillantissime
Dans ce chassé-croisé virtuose qui voit revenir les même portions de dialogue, inversées, mises dans la bouche, tantôt de l’homme et tantôt de la femme, où des changements infinitésimaux font à chaque répétition évoluer l’action, si tant est que le terme soit adapté à cette situation sans issue, Maryline Fontaine et Assane Timbo baignent comme poissons dans l’eau dans ce grand bain de cadeaux dont ils se font armes et boucliers, sièges et projectiles que la mise en scène a placé sur leur route comme un décor obsessionnel.
D’évitements et de faux-semblants en vérités assénées, de prises de bec en réconciliations avant de repartir plus fort encore, c’est en crescendo que va la mise à nu. On rit beaucoup, mais on rit jaune. Maryline Fontaine et Assane Timbo, tous deux excellents dans cet exercice stylistique aux allures de tour de force, introduisent à chaque étape une nuance, une intonation différente qui en accentuent l’impact.
Éminemment politique dans son propos, le texte n’en est pas moins férocement drôle. Et toutes les fées du jeu et de la mise en scène ont été rassemblées autour de son berceau…
Peu importe de Marius von Mayenburg
S Mise en scène et traduction Robin Ormond S Avec Marilyne Fontaine (Simone), Assane Timbo (Erik) S Scénographie, lumière Manon Vergotte S Costumes Louise Digard S Création sonore Arthur Frick S Dramaturgie Laurent Muhleisen S Production La Scala productions & tournées S Les droits du texte sont à L’Arche Éditeur & Agence Théâtrale S Reprise à la Scala Paris S Durée 1h30
Du 12 septembre 2025 au 4 janvier 2026
La Scala – 13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris https://lascala-paris.fr