1 Septembre 2025
Cette fable de vieille dame qui, pour ne pas se laisser marcher sur les pieds et rester maîtresse de sa vie, adopte des méthodes « radicales », portée avec brio par Josiane Carle, est un bijou de drôlerie, d’humour et de tendresse.
Dans la série des vieux qui marchent « de travers », incapables de rester là où on les avait plantés, rapport à leur âge, à leur démarche incertaine et à leurs cheveux blancs, ou cramponnés coûte que coûte à leur chez-eux et prêts à aller jusqu’au bout pour y rester, on connaissait la Fée Carabine de Daniel Pennac et le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson, entre autres. Il faut leur ajouter Mamie Luger, sorte de Calamity Jane en gilet de laine trop grand qui pendouille, gros croquenots, manteau noir, béret à gland tout aussi noir vissé sur la tête et petit sac de cuir des années d’après-guerre posé sur les genoux. Une petite vieille qui en a trop vu et ne s’en laisse pas conter.
Lorsque l’histoire adaptée du roman de Benoît Philippon commence, c’est dans un commissariat de police que la vieille dame au ton rogue, qui n’a pas sa langue dans sa poche, se trouve. Elle a cent deux ans, on ne la lui fait pas. Elle a tiré dans le dos d’un notaire, alléguant qu’elle l’avait pris pour un voleur, en réalité parce qu’il ne lui plaisait pas et empêchait un couple meurtrier de fuir dans sa voiture – celle du notaire, évidemment. Femme et amant avaient rayé le mari des vivants et elle les avait hébergés – elles les aimait bien, ces deux-là. De quoi composer un faisceau de faits à charge, d’autant qu’elle a accueilli les flics à coup de pétoire, un Luger récupéré pendant la guerre dans des conditions très spéciales…
Mais ce n’était rien, ou presque… Quand elle lâche, au fil de l’interrogatoire, le morceau sur sa vie, c’est dix fois pire. Car les cadavres ne sont pas dans le placard, mais dans sa cave, et à d’autres endroits qu’elle dévoilera à mesure qu’elle s’installe comme chez elle dans la salle d’interrogatoire, réclame avec aplomb à boire et à manger et livre progressivement, avec une tranquillité d’esprit exempte du moindre remords, les éléments de son histoire et les assassinats qui la jalonnent.
Une histoire de femme de la première moitié du XXe siècle
Son histoire, aussi cocasse que terrible, c’est celle de femmes seules qui élèvent leurs enfants comme elles peuvent. Maris morts à la guerre, femmes vouées à la prostitution pour s’en sortir, tentative de viol et premier meurtre, mariage comme une échappatoire à la misère, violences conjugales, frustrations sexuelles et, le jour où ça va trop loin, où les coups sont trop forts, un autre meurtre. Puis d’autres encore, chaque fois que la tentative de trouver le bonheur se solde par un échec, que la pression devient intolérable. Elle ne se lamente pas. Elle décrit avec une acuité comique cette vie où la marge devient l’ordinaire et où la survie passe par le meurtre.
Josiane Carle, qui a fait l’adaptation du texte avec Carole Chevrier et incarne le personnage, donne à ce rôle de serial killeuse féministe une grande humanité en exprimant à la fois la dureté qu’elle déploie pour défendre sa liberté de femme contre la cruauté du système social et sa fragilité lorsque tombent les barrières, quand survient l’amour pour un soldat noir qui reviendra après la guerre… avant que le racisme ambiant ne mette fin d’une manière tragique à cette relation considérée comme socialement contre nature et ne provoque une réaction en chaîne qui vient s’ajouter au passif déjà accumulé.
Du monstre à la victime qui refuse de l’être
Mamie Luger a un franc parler qui défrise, et pas seulement dans sa manière de décrire ses meurtres comme des nécessités. Elle appelle un chat un chat. Comme les hommes ont coutume de le faire lorsqu’ils parlent du sexe, elle n’hésite pas à entrer dans le détail avec une indécence goguenarde et savoureuse en évaluant la dimension d’un sexe, sa turgescence, les appétits sexuels ou l’abstinence de ses partenaires, leurs insuffisances. Peu à peu se dessine sans pathos, à travers son récit, le malheur d’être femme dans une société gouvernée par les hommes et corsetée par l’institution du mariage.
Et si sa manière de s’en échapper – le meurtre – reste peu orthodoxe et moralement condamnable, à chaque tentative de contrer le destin, la sympathie du public, comme celle du policier qui l’interroge, grandit et se charge d’émotion .Bientôt elle fera asseoir le policier sur la chaise sur laquelle on l’a installée et transformera le rôdeur-prédateur-interrogateur qui tourne autour d’elle depuis la salle et sur la scène en victime empathique, serrant dans ses mains le sac de la vieille dame. Le courant passera par un contact physique, une main qu’on saisit, une pression sur l’épaule.
Cette évolution est abordée avec une grande finesse par les acteurs. Le visage fermé, cadenassé au début du spectacle, de Josiane Carle laisse peu à peu passer l’émotion. Son discours se fait moins agressif, sa gestuelle la décolle de sa chaise pour prendre possession de l’espace tandis qu’Antoine Herbez, qui joue le policier et signe la mise en scène, se rapproche progressivement d’elle.
L’aventure de cette vieille dame indigne que, comme le policier placé au milieu de nous, le public est appelé à juger est une dénonciation acide en même temps que burlesque du sort fait aux femmes, mais aussi un plaidoyer pour la liberté de choix et le respect qu'on leur doit.
Mamie Luger S D’après le roman noir de Benoît Philippon (éd. Le Livre de Poche, 2020) S Adaptation pour le théâtre Josiane Carle et Carole Chevrier S Mise en scène et dispositif scénique Antoine Herbez S Interprétation Josiane Carle et Antoine Herbez S Lumières Fouad Souaker S Affiche Labrune est dans le pré. Photos Béatrice Treilland S Durée 1h15
Du 29 août au 1er novembre 2025, les vendredis & samedis à 19h
Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris www.essaion.com