8 Septembre 2025
En mettant en scène l’aventure d’un bouquiniste juif d’origine étrangère séjournant en Autriche au moment de la Première Guerre mondiale, la nouvelle de Stefan Zweig sonne comme un avertissement par rapport aux événements qui marqueront la Seconde, mais pas seulement.
Mendel est un petit bouquiniste sans ambition. Ni particulièrement vénal ni féru de littérature ou d’art, il n’a qu’une passion : être une mémoire vivante des publications produites dans le monde entier pour pouvoir les trouver et les fournir à ses clients fortunés et érudits. Du fond de la salle d’auberge où il a installé son bureau sur une petite table et où il reçoit ses pratiques, il règne sur une mémoire bibliographique qui contient tous les savoirs du monde.
Mais la guerre éclate et Mendel devient suspect. Il est en contact à travers ses clients et leurs demandes avec des « ennemis » de l’Autriche et est lui-même étranger, ce qui alimente la suspicion. Juif d’origine russo-polonaise, il a franchi la frontière sans jamais se préoccuper du moindre permis de séjour, ce qui la renforce… Arrêté par la police, il est enfermé, comme tous les étrangers, dans un camp de concentration…
Stefan Zweig, juif sans l’être et pacifiste convaincu
La nouvelle est publiée en Autriche en 1929 – elle paraîtra en français en 1935. Stefan Zweig, membre éminent de l’intelligentsia autrichienne, dramaturge, journaliste, biographe, écrivain, est l’ami de Sigmund Freud dont il rédigera, en 1939, l’oraison funèbre, d’Arthur Schnitzler, de Richard Strauss et d’Émile Verhaeren et surtout, il partage avec Romain Rolland les mêmes positions pacifistes, la même opposition à la guerre – les deux hommes ne cesseront d’entretenir une correspondance abondante.
Il est d’origine juive sans y attacher une importance particulière et écrira d’ailleurs : « Ma mère et mon père étaient juifs par le hasard de leur naissance », manière de dire son absence de conviction face à la judéité. Devant la montée du nazisme et les menaces qui pèsent sur les juifs en Allemagne – nombre de ses amis s'exilent dès 1933 –, il quitte l’Autriche en 1934 pour Londres avant de gagner le Brésil, où il finira par se suicider en 1942. Un exil forcé bien inspiré parce que l’opéra de Richard Strauss dont il écrit le livret, Die schweigsame Frau (la Femme silencieuse), créé à Dresde en juin 1935, est interdit au bout de deux représentations.
Un écrivain confronté aux horreurs de la guerre
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Zweig, jugé inapte au front, est enrôlé au service des archives militaires. Avec les nouvelles du front, il prend conscience de l’existence de ces morts par milliers. Envoyé sur le front polonais pour collecter des documents, il découvre de visu les horreurs de la guerre et leur cortège de souffrances et de ruines, de villages anéantis, ce qui renforce sa conviction que la défaite et la paix valent mieux que la poursuite d’un conflit insensé. Il se trouve aussi confronté au sort de nombre de juifs, confinés dans des ghettos ou déportés. Ces thèmes, il continuera de les explorer dans d’autres textes comme la Contrainte, une nouvelle où l’on retrouvera des questions similaires : pourquoi la guerre ? pourquoi les frontières ? peut-on réduire l’Homme à sa nationalité ? De retour en Autriche, il vivra à l’écart de Vienne, non sans cesser d’entretenir des relations avec Romain Rolland et les pacifistes.
Le Bouquiniste Mendel, une œuvre de conviction
Le bouquiniste Mendel synthétise, sous une forme fictionnelle, l’opposition de Zweig à la guerre dont il souligne l’ineptie et les exactions commises en son nom. Mendel, vieillard inoffensif, est le trait d’union pacifique entre tous les pays et le texte réserve une large part au quotidien sans histoire, composé de petits faits anodins, de cet homme qui incarne la mémoire de la culture de l’humanité. Lui l’apatride qui ne connaît pas les frontières, l’homme aux frontières abolies, il est, d’une certaine manière, plus grand que lui-même car symbole de l’humanité. Son enfermement dans les conditions atroces des camps de concentration fait ressortir la double haine de l’étranger et du juif que Zweig dénonce chez ses compatriotes.
Un spectacle en duo
La mise en scène, dépouillée d'artifice, repose sur un acteur et une actrice. Le comédien, dont les variations de tons, d'accent et de comportements, indiqueront les changements de personnages, incarnera tour à tour le narrateur, le personnage de Mendel, reconnaissable à son accent juif polonais, et tous les personnages masculins, clients du café, policiers, etc. L'actrice, quant à elle, devient Madame Sporchil, la « dame des lavabos » qui travaille à l'auberge. Elle incarne la vox populi , le bon sens populaire, l'approche sensible du personnage de Mendel, la femme pleine de compassion qui témoignera de l'homme brisé tiré du camp de concentration par ses amis mais qui demeure marquée à jamais.
Si leur jeu est appliqué et propre, mais sans les nuances qui imprimeraient un rythme plus soutenu ou une modulation plus affirmée du crescendo qui en forme la trame, le récit, commencé sur un ton doucement humoristique et anodin, n'en prend pas moins peu à peu des teintes plus sombres pour devenir plus virulent et engagé. La dénonciation à laquelle Stefan Zweig se livre ne s'attaque pas seulement à l'Autriche. Elle stigmatise, au-delà, le principe même des camps et leur existence dans de nombreux pays et nous rappelle que toutes les violences et toutes les exclusions, quelque prétexte qu'elles prennent, sont condamnables.
Le Bouquiniste Mendel d'après Stefan Zweig S Mise en scène Yves Patrick Grima S Avec Jean-Luc Giorno et Nicole Giorno
Du 5 septembre au 29 novembre 2025 , les vendredis et samedis à 19h30
La Folie Théâtre – 6, rue de la Folie-Méricourt, 75011 Paris www.folietheatre.com