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Arts-chipels.fr

Moman ! Pourquoi les méchants sont méchants ? Prenez donc une belle tranche d’humanité !

Moman ! Pourquoi les méchants sont méchants ? Prenez donc une belle tranche d’humanité !

Comment ça va la vie quand on n’a plus d’électricité, qu’on est une mère qui élève seule son enfant et qu’il ne cesse de vous abreuver de « Moman, pourquoi ? » Jean-Claude Grumberg trace le portrait doux-amer et plein de drôlerie d’une vie comme elle va dans le huis clos de la misère humaine.

Sur un espace scénique très resserré, occupé en son fond et sur ses côtés par des toiles peintes parsemées de taches et traversées de traits incertains qui rappelleraient un art japonais passé par l’abstraction, une petite lumière, analogue à celle d’une bougie, s’est allumée. Derrière la toile, deux personnages s’agitent, silhouettes à peine visibles. Il est question de « pijmassa » dont on comprendra qu’il s’agit d’un pyjama à mettre, que c’est la nuit et qu’il faudrait dormir. Et puis, on ne dit pas « moman » mais « mamin », corrige la mère. Le ton est donné. Nous voici embarqués en pleine pâte humaine, populaire de surcroît.

Photo © Thomas O’Brien

Photo © Thomas O’Brien

Des personnages hauts en couleur

Bientôt les personnages franchiront le rideau de toile qui les masque pour venir sur le devant de la scène et on s’amuse déjà à vérifier que ce que l’on entendait sans le voir – un comédien qui joue la mère et une actrice qui endosse le rôle du garçonnet – se confirme. Hervé Mollet, en tablier noir, donne la réplique à Clotilde Mollet en pantalon court à poches. Au fil des questions incessantes de l’enfant qui gratte et regratte là où ça fait mal avec ses « pourquoi » se dévoile par petites touches un embryon d’histoire : un père parti qui passe son temps au bistrot, une mère qui noie ses difficultés une fois le temps dans une petite chopine, les troubles de l’école d’un enfant mal aimé, des amours enfantines non payées de retour, la jalousie. La télé, elle a été coupée, comme l’électricité d’ailleurs. On remonte le fil : la rencontre entre le père et la mère, la guerre pendant laquelle on se terre – Pourquoi il fallait se cacher, la guerre c’est les casques, les armes, les boum et les ffrrt, demande l’enfant, référence, quoique voilée, au passé de l’auteur, enfant juif caché en France dont les parents ont été déportés. Puis le garçonnet grandira, les rôles s’inverseront sur un simple passage du tablier du comédien à la comédienne avant que, métaphoriquement, le rideau ne tombe.

Photo © Thomas O’Brien

Photo © Thomas O’Brien

Un cours de langue des rues et des campagnes

C’est dans une langue pleine de saveur, truffée d’expressions populaires, que les personnages s’expriment. « Si tu as faim, mange ta main » dit la mère qui a rencontré le père à la « fête à neuneu ». Détournements subreptices – « Pour vivre heureux, vivons couchés », « Mange pendant que c’est froid » –, images surgies des expressions françaises, écorchées à loisir, parsèment toute la pièce. Les cafards pointent le bout de leurs pattes et le bourdon vrombit quand le spleen plonge dans l’« ingoisse » et dans la « blouze » qu’on enfile comme un vêtement. Cœur de pierre, tête de bois, les enfants ne sont pas épargnés par les « pourquoi » incessants de l’enfant qui se penche sur la méchanceté du monde dont sa mère voudrait bien le protéger en l’« adurcissant ».

Photo © Thomas O’Brien

Photo © Thomas O’Brien

Un dispositif scénique qui charrie de l’imaginaire

Le dispositif scénique, alliant poésie et inventivité, ajoute au bonheur du spectateur. Transformé par la lumière, il se mue en théâtre d’ombres. Un jeu de mains, derrière le rideau, qui suit l’un des tracés incertains peints sur la toile, figure le chemin de l’école. Les panneaux de toile, éclairés d’une lumière chiche, forment un ciel vaguement étoilé à l’heure du coucher. Arrachés par les comédiens au fil de la représentation, ils deviennent couvertures ou drapés à l’antique. Dans cet univers du presque rien, tout est symbole et accessoire de jeu, à la manière des enfants qui jouent avec un bâton de bois qu’ils transforment, au gré de leur imagination galopante, en personnage marionnette, en lance ou en épée de chevalier. Pinocchio pointe le cône de son chapeau et le bout de son nez tandis que le petit rêve à « si on s’rait riche ».

Photo © Thomas O’Brien

Photo © Thomas O’Brien

Des comédiens épatants

Ils sont aussi hilarants l’un que l’autre, Clotilde Mollet dans son rôle d’enfant inquisiteur et entêté qui ne lâche jamais le morceau comme de mère grinchouillante jamais contente, Hervé Pierre, inénarrable dans sa tendresse de mère qui fait ce qu’elle peut sans pouvoir beaucoup en accumulant bourde sur bourde dans l’éducation qu’elle dispense à son fils, attendrissant dans sa maladresse à tenter de gommer pour l'enfant les vicissitudes de l’existence. Cette leçon de vie pleine d’humanité, elle est inséparable du théâtre dans lequel elle prend place, du jeu qu’elle installe : celui que la langue introduit dans ses distorsions, celui des enfants face au monde adulte, celui que le dispositif induit dans ses mutations permanentes mais aussi celui des comédiens qui s’inversent les rôles. Et si la réponse à « Pourquoi les méchants sont méchants ? » reste en suspens, c’est qu’elle est aussi multiple et diversifiée que les expériences de l'existence. Au-delà, il reste la vie et la chaleur humaine qui transpirent pour notre plus grand plaisir par tous les pores du spectacle.

Photo © Thomas O’Brien

Photo © Thomas O’Brien

Moman ! Pourquoi les méchants sont méchants ? de Jean-Claude Grumberg

S Mise en scène et avec Clotilde Mollet et Hervé Pierre S Lumières Noémie Salzmann S Costumes Siegrid Petit-Imbert S Décors Noémie Pierre S Musique Hugo Vercken S Son Colombine Jacquemont S Production Scala Productions & Tournées S Durée 1h05

Du 9 avril au 19 juin 2024. Le mardi à 21h30, le mercredi à 14h et 21h30
La Piccola Scala – 13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

https://lascala-paris.fr

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