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Arts-chipels.fr

Retours. L’éternité, une échelle familiale dramatique.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Lorsque les enfants quittent la maison, c'est toujours un arrachement. Lorsqu'ils s'avisent d'y revenir et de « taper l'incruste », les choses se compliquent. Surtout quand ils sont déjà morts…

On évoluait dans une pièce comme montée à l'envers. D'ordinaire, sur le chemin du comique au tragique, du léger au lourd et de la vie à la mort pour maintenir une pression dramatique. D'ordinaire aussi, quand une fable est construite à la manière d'une intrigue policière, on découvre, à la fin, la vérité. Rien de tout cela chez Fredrik Brattberg qui pervertit les codes et les mélanges avec une duplicité maligne et amusée, tissant une fable ironique et grinçante sur le thème du retour du fils prodigue.

L'intrigue qu'il propose semble simple. Une famille qui n'a qu'un seul enfant ne se remet pas de la perte du fils, disparu dans une avalanche sans qu'on retrouve le corps. Quand enfin elle en fait son deuil, celui-ci réparaît. Puis disparaître, puis réparer à nouveau, et ainsi de suite dans une chaîne sans fin qui va s'accélérer. À chacun de ces retours, la situation évolue et les relations parents/enfant se modifient. Elles vont finir par prendre un tour inattendu…

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Un décor qui joue avec le réalisme

Pénélope moderne attendant un improbable changement en tricotant une écharpe interminable pour un absent qui ne revient pas, la mère est assise devant une table en formica, ce matériau typique de l'après-guerre qui envahit toutes les cuisines de la seconde moitié du XXsiècle. Le père, tenue négligée et pantalon troué, observe par une fenêtre invisible le chien des voisins, qui erre en liberté et aboie. Ce qu'on entend, c'est une très vague esquisse d'aboiement, comme un souvenir lointain, fantasmatique, qui fait douter de la réalité de l'existence du chien et justifie la présence immobile du père près de cette fenêtre imaginaire. Le décor est à l'avenant car ce qu'on voit sur le mur du fond de scène, ce n'est pas un intérieur, mais un très beau paysage de montagne embrumé tandis que les personnages évoluent sur une moquette verte qui évoque des prés verdoyants. Le ton est donné. Nous voici dans un espace emblématique, abstrait, dans lequel se déroule une histoire qui à toutes les apparences du réalisme. 

Un commencement, comme l'histoire d'une perte

À la suite de la disparition de leur enfant, les parents ont sombré dans la dépression. Elle s'occupe comme elle peut avec cette écharpe qui ne ressemble à rien. Lui est au chômage et se néglige. Le thème est rebattu. La disparition d'un enfant dans des conditions tragiques est souvent une source de douleur pour les parents, mais aussi de potentiel éclatement du couple parental. D'ailleurs, on n'en est pas loin. Il y a de l'agressivité dans l'air entre les parents, ils sont tous deux à la limite de la rupture. Il leur est nécessaire de faire leur deuil pour que la vie reprenne. Aussi ont-ils décidé de faire pour le disparu une cérémonie funéraire. La situation devrait s'apaiser. C'est là qu'elle se vrille avec le retour de l'adolescent… 

© Jean-Louis Fernandez

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Parents-enfants, chroniques d'un arrachement

Au fil de la pièce, ponctuée à chaque fois par la disparition du fils et sa réapparition, les attitudes parentales et la relation entre les parents évoluent. Mais là où l'on pouvait s'attendre à un renforcement progressif de la névrose des parents, c'est l'inverse qui se produit. Car ils se reconstruisent. Le père trouve un travail, de plus en plus prenant. Le couple se retrouve pour partager des moments de plus en plus idylliques. Bientôt le retour du fils sera perçu comme une gêne, s'accumulant progressivement jusqu'à l'insupportable. Le retour du fils prodigue cessera d'être une joie pour se transformer en charge. Tanguy d'un nouveau genre, il exerce une pression à l'envers par rapport à la situation initiale. Ce qui se joue, c'est la métaphore de ce qu'est, dans la réalité, une vie familiale. À l'arrachement du départ des enfants du foyer succède une réorganisation de la vie où ils n'occupent plus la même place centrale. 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Du tragique au comique grinçant. Rire et pleurer.

La pièce forme comme une onde que la mise en scène souligne. Tensions et éclats de violence marquent le début de la pièce où les comédiens, sur le mode de la ritournelle reprennent toujours les mêmes mots, les mêmes phrases, banales jusqu’à l’écœurement, et se les balancent à la figure. Un rapport agressif, marqué par des corps fermés, repliés sur eux-mêmes, arc-boutés sur leur peine. Le retour du fils, c’est la planche de salut, le sourire retrouvé. Ils sont too much, ces comédiens qui viennent, face au public, le rendre témoin de leur histoire, surjouant volontairement les parents affligés de plus en plus perturbés dans leur « normalité » par l’irruption intempestive d’un rejeton désireux d’occuper tout l’espace. Au fur et à mesure que le cycle des réapparitions-disparitions s’accélère, on vire au clownesque comme dans un film muet où les gags à répétition provoquent le rire. L’agressivité croissante de l’enfant face à l’indifférence de plus en plus manifeste des parents crée un courant inverse, une onde contraire à celle des parents, dessinée au scalpel avec un humour féroce. Et c’est dans le rire que s’achève une histoire tragique. 

Une forme conçue pour l’itinérance

Retours s’inscrit dans la volonté de Simon Delétang de défendre un répertoire contemporain et de le faire partager au plus grand nombre. À Bussang, dans les Vosges, il avait arpenté les chemins du Parc naturel régional avec Lenz, de Büchner. À Lorient, il a la volonté, là encore, de toucher un public qui ne fréquente pas nécessairement les salles de spectacle en allant au-devant de lui, en lui proposant des formes courtes, avec un petit nombre de comédiens – ici, ils sont trois – susceptibles d’être jouées en tous lieux, pas nécessairement conçus pour le théâtre. La règle du jeu : que les municipalités qui accueillent le spectacle soient partie prenante et pas seulement lieu d’accueil, avec une participation financière réduite par rapport au coût réel du spectacle et la charge de promouvoir sa venue auprès des populations. Quatre spectacles par an devraient ainsi voir le jour et tourner dans la région. Douze dates ont d’ores et déjà été arrêtées et devraient être suivies par d’autres, en région, voire, plus tard, ailleurs. En choisissant Retours, Simon Delétang fait le pari de proposer un théâtre contemporain, exigeant, en mettant les rieurs de son côté. Une définition du « divertissement » populaire qu’on aime bien…

© Jean-Louis Fernandez

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Retours de Fredrik Brattberg traduit par Terje Sinding

S Mise en scène Simon Delétang S Avec Julien Chavrial, Pauline Moulène et la participation d’un jeune comédien amateur, Anselme Simon S Scénographie Simon Delétang S Collaboration lumière Jérôme Le Dimet S Collaboration son Yannick Auffret et Nicolas Lespagnol-Rizzi S Collaboration Costumes Sandra Breiner S Production Théâtre de Lorient – Centre dramatique national S La pièce Retours de Fredrik Brattberg (traduction de Terje Sinding) est représentée par L’ARCHE – agence théâtrale www.arche-editeur.com S Dès 12 ans. S Durée 45 min.

TOURNÉE

Dans le cadre de l’Itinérance, le spectacle sera disponible en tournée du 5 novembre au 20 décembre 2023.

  • Samedi 4 novembre à 20 h, Espace Koed-Noz, Ploërdut (reporté)
  • Vendredi 10 novembre à 19 h 30, Centre culturel l’Artimon, Locmiquélic
  • Mercredi 15 novembre à 10 h 30, Salle des fêtes, Plouay
  • Jeudi 16 novembre à 14 h et 20 h, Salle des fêtes, Plouay
  • Mardi 21 novembre à 18 h 30, La Balise Kervenanec, Lorient
  • Mercredi 22 novembre à 20 h, La Balise Kervenanec, Lorient
  • Vendredi 24 novembre à 10 h, Lycée Jean Macé, Lanester
  • Samedi 2 décembre à 20 h 30, Salle des fêtes, Meslan

Mardi 19 décembre à 19 h, Salle des Courreaux, Larmor-Plage

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