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Arts-chipels.fr

Le Bourgeois gentilhomme. Dans un marché de dupes généralisé, un gentilhomme de pacotille peut en cacher bien d’autres.

© Marie Clauzade

© Marie Clauzade

Entre vers et prose, théâtre, musique et danse, Jérôme Deschamps rend au Bourgeois gentilhomme sa forme originelle de comédie-ballet, à Monsieur Jourdain une partie de sa dignité et à Molière sa force caustique et sa virulence.

Dans un décor qui s’apparente aux hauts murs d’une maison dont seule une ouverture en hauteur suggère un ailleurs, un fauteuil, seul accessoire, trône là, qui rappelle celui de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière. Mais la neutralité apparente du décor masque des portes qui ne cessent de s’ouvrir et de se fermer, telles les portes battantes d’une salle de restaurant, et renferme des placards improbables peuplés de souris, d’où l’on extrait balais et serpillères. Ce non-décor plein de surprises dévoile aussi, au détour d’une séquence, des loggias et des balcons, comme un clin d’œil au théâtre. Ils sont à la fois les loges d’où le public contemple le jeu qui se déroule en contrebas, et de mini lieux de représentation pour les divertissements qui émaillent la pièce. Quant aux entrées des personnages venus de l’extérieur, elles s’effectuent théâtralement en fond de scène dont un panneau s’avance. Celui qui y fait une entrée remarquée, c’est le « héros », Monsieur Jourdain. Un drôle de héros en vérité, abusé par tous dans son pathétique besoin de n’être pas qu’un bourgeois enrichi et d’accéder au statut que la société lui refuse : la noblesse. La suite, on la connaît. Bon sens populaire incarné par les servantes et les valets, amours contrariées des jeunes gens qui trouveront une heureuse issue, adoubement carnavalesque du Bourgeois en Grand Mamamouchi font partie de notre patrimoine…

© Marie Clauzade

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Une comédie-ballet emblématique

Créée en 1670 devant et pour le Roi-Soleil, grand amateur de danse, la pièce est la réalisation très aboutie d’une formule qui se développe dès le milieu du siècle. La coutume de mêler musique, ballet et texte n’était pas nouvelle et Molière lui-même la fait remonter – sans doute aussi pour asseoir sa légitimité – dès l’Antiquité. Si, dès le Moyen Âge, les représentations théâtrales incluent des interventions musicales, elles acquièrent au XVIIsiècle une place incontournable. Les tragédies sont communément entrecoupées d’intermèdes musicaux, la commedia dell’arte comprend des passages musicaux et des passages dansés, et l’opéra italien inclut des intermèdes dansés entre les actes. Mais la grande force du Bourgeois gentilhomme, c’est d’en faire un ressort dramatique, à la fois à travers l’« apprentissage » de la danse et de la musique par le Bourgeois dans les scènes d’exposition, et à travers la cérémonie qui fait de lui un affidé du Grand Turc en le sacrant Mamamouchi.

© Marie Clauzade

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Rendre à César…

Jérôme Deschamps, en reprenant le Bourgeois avec la musique de Lully, rend à la pièce son caractère de spectacle « total ». Sous la houlette, en alternance, de Marc Minkowski, Thibault Noally et David Dewaste, les Musiciens du Louvre font revivre, avec leurs instruments anciens à la sonorité si différente des instruments modernes, tout le charme de la musique baroque qui accompagnait la représentation originelle. Le chant, associant soprano, haute-contre et ténor déploie, tel un éventail, les différents registres de voix. Quant au ballet, chorégraphié par Natalie van Parys, il mêle interprétations modernes et pas hérités de la danse classique – Beauchamp, le créateur des ballets du spectacle et l’une des figures majeures de la « belle danse » française du XVIIe siècle, est le maître de ballet qui codifia les cinq positions classiques et mit au point un système de notation de la danse. La réinstallation sur scène de ces références s’écarte cependant de la reconstitution. Point n'est ici question d’exhiber une pièce de musée. Les costumes, s’ils comportent falbalas et fanfreluches, ont un éclat coloré et des motifs qui évoquent davantage l’univers d’Alice au pays de merveilles et des livres d’enfants que le Grand Siècle. Et si les personnages portent perruque, elles sont de toutes les couleurs…

© Marie Clauzade

© Marie Clauzade

Turqueries et compagnie

Les brocarts, velours, soieries, pierreries et paillettes qui décorent, dans une débauche de matières et de couleurs, turbans, cafetans et coiffes de calife, avec plumets chatouilleurs et cocasses sur le haut du crâne, participent d'une « turquerie » qui n’est pas là par hasard. Sa dimension parodique relève d’une volonté délibérée. Car l’année précédente, en 1669, Louis XIV a reçu un envoyé du sultan de l’Empire ottoman. Ambitionnant de l’éblouir, le Roi s’est présenté en brocart d’or tellement couvert de diamants que le Soleil brillait de mille feux. Mais l’émissaire traita par le mépris une telle ostentation, arguant que dans son pays, « lorsque le Grand Seigneur se montre au peuple, son cheval est plus richement orné que l'habit que je viens de voir. » Ridiculiser les Turcs relevait donc d’une courtisanerie bien comprise. Pour ajouter au caractère grotesque de la scène menée musique battante dans un envol de manteaux multicolores, qui transforme Monsieur Jourdain en haut dignitaire du Grand Turc, Molière invente une langue où compréhensible et incompréhensible, à la croisée de l’occitan, de l’espagnol et de l’italien, s’assortissent d’onomatopées pour ajouter au comique.

© Marie Clauzade

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Des personnages passés à la râpe par la mise en scène

Jérôme Deschamps a l’habitude de forcer le trait et il ne déroge pas, ici, à la règle. Ses maîtres à danser, à penser, à jouter, à faire de la musique, ou son Tailleur, avec leur cynisme obséquieux, sont dans la note. Sa fille Lucile a des allures de petite fille modèle, capricieuse et évaporée, façon comtesse de Ségur, et son soupirant devient un jeune homme falot et pleurnichard, néanmoins prêt à tout pour parvenir à ses fins. Quant à Madame Jourdain, toute pleine de bon sens qu’elle est et brute de décoffrage, elle n’est pas moins calculatrice dans le marché de dupes dont Monsieur Jourdain est la victime. Ce qui se profile au-delà du portrait du bourgeois ridicule raillé et manipulé par tous, c’est une critique acerbe de la société et de ses valeurs, et plus particulièrement de la noblesse. Ce n’est pas le moindre paradoxe qu’à travers Dorante, petit marquis pommadé à l’accoutrement ridicule, et la comtesse, mondaine qui se croit plus maligne qu’elle n’est, le courtisan Molière, relayé par Jérôme Deschamps, dresse, en présentant sa pièce au roi, un véritable réquisitoire contre cette noblesse en fin de course et vivant d’expédients. Mépris, rapports d’argent, âpreté au gain, manipulation – Dorante, désargenté, est prêt à toutes les bassesses et les compromissions, y compris à épouser la comtesse, riche veuve et proie de choix dont on doute qu’il l’aime – dominent les échanges entre les personnages. Les seuls épargnés, comme presque toujours chez Molière, ce sont les domestiques. Nicole, que Deschamps nous montre délibérément insolente, secouant ses chiffons sur la tête des importuns ou les agaçant avec son balai, préfigure, avec Covielle, le valet de Cléonte, les serviteurs de théâtre qui gouverneront leurs maîtres au siècle suivant.

© Marie Clauzade

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Entre satire et caricature

Derrière la comédie, ce Bourgeois-là, divertissement plein de drôlerie et de rythme, livre une seconde face, bien moins riante, où esprit de lucre et humour grinçant dominent. La satire élégamment comique cède la place à une caricature virulente qui dépouille les personnages de toute référence réaliste. Était-il cependant nécessaire de tant forcer le trait ? Malgré le caractère acerbe de l’énonciation du texte, qui rend avec force à Molière sa dimension critique, la farce peut sembler lutter avec l’impact de ce contenu « sérieux » en l’occultant en partie derrière l’outrance. Une ambivalence qui contredit l’adage du Maître de Philosophie, « Tout ce qui n’est point vers est prose », et son point de vue unique. Mais au théâtre justement, on peut avoir vers et prose en même temps, comme les vers qui forment les chansons et la prose les dialogues du Bourgeois gentilhomme, et faire coexister drôlerie et tragique. De quoi embrouiller Monsieur Jourdain, déjà bien perturbé… et nous livrer un Bourgeois qui donne de quoi gloser.

© Marie Clauzade

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Le Bourgeois gentilhomme - Comédie-ballet de Molière, musique de Lully (éd. Nicolas Sceaux, 2014)

S Mise en scène Jérôme Deschamps S Direction musicale Marc Minkowski, Théotime Langlois de Swarte, Thibault Noally, David Dewaste (en alternance) S Interprétation musicale Les Musiciens du Louvre, L’Académie des Musiciens du Louvre, en partenariat avec le Jeune Orchestre de l’Abbaye et le CRR de Paris S Avec Flore Babled et Pauline Gardel (en alternance), Lucile, Jean-Claude Bolle Reddat, Maître de Philosophie, Sébastien Boudrot, Maître de Musique, Tailleur, Lucrèce Carmignac et Pauline Tricot (en alternance), Nicole, Bénédicte Choisnet et Pauline Deshons (en alternance), Dorimène, Vincent Debost, Covielle, Maître d’armes, Jérôme Deschamps, Monsieur Jourdain, Aurélien Gabrielli, Cléonte, Guillaume Laloux, Dorante, Maître de danse, Josiane Stoleru, Madame Jourdain S Chanteurs Sandrine Buendia, Natalie Pérez, Constance Malta-Bey (soprano) (en alternance), « musicienne », Vincent Lièvre-Picard, Nile Senatore (haute-contre) (en alternance), Élève du maître de musique, « musicien », Lisandro Nesis (ténor), « musicien », Jérôme Varnier, Nabil Suliman (basse) (en alternance) , Mufti, « musicien » S Danseurs Anna Chirescu et Léna Pinon Lang (en alternance), Garçon tailleur, Cuisinier, Quentin Ferrari, Pierre Guibault, Antonin Vanlangendonck, (en alternance), Laquais, Maya Kawatake Pinon, Garçon tailleur, Cuisinier S Décor Félix Deschamps Mak S Costumes Vanessa Sannino S Chorégraphie Natalie van Parys S Lumières François Menou S Assistant à la mise en scène Damien Lefèvre S Conception perruques Cécile Kretschmar S Accessoires Sylvie Châtillon S Assistante décor Isabelle Neveux S Assistante costumes Karelle Durand S Chef atelier costumes Lucie Lecarpentier S Chefs de chant Ayumi Nakagawa, Lisandro Nesis S Régie générale Florent Pellen S Régie plateau Lionel Thomas, Olivier Mendili S Habilleuse Carole Vigné S Perruquière Cécile Larue S Régie lumière François Menou, Didier Gilbert S Effets son Nicolas Rouleau S Fabrication marionnette banquet Laurent Huet, Alexandra Leseur-Lecocq S Administration et production Marie-Lorraine Lasalle S Remerciements Richard Peduzzi S Production Compagnie Jérôme Deschamps S Coproduction Printemps des Comédiens, Opéra-Comique, Opéra National de Bordeaux, Opéra Royal - Château de Versailles Spectacles, Les Musiciens du Louvre, Célestins – Théâtre de Lyon, Théâtre de Caen, Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale S La Compagnie Jérôme Deschamps est soutenue par le Ministère de la Culture. S Les Musiciens du Louvre sont subventionnés par la Région Auvergne Rhône–Alpes, le Ministère de la Culture (DRAC Auvergne Rhône–Alpes). S Le spectacle est soutenu par la SPEDIDAM et la Région Ile-de-France.

TOURNÉE

16 -26 mars 2023 > Opéra-Comique, Paris

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