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Arts-chipels.fr

L’Eloge des araignées ou comment utiliser l’héritage de sa vie pour parvenir à être, se construire et créer.

L’Eloge des araignées ou comment utiliser l’héritage de sa vie pour parvenir à être, se construire et créer.

A travers la rencontre entre Louise Bourgeois, artiste aux multiples visages, et une petite fille, cet attachant spectacle de marionnettes met en lumière la relation entre la vie et l’art, le travail de la mémoire et la question de la transmission.

Sur la scène, un caillebotis forme le fond du décor. Il évoque une gigantesque toile d’araignée. Une marionnette à taille humaine, manipulée à vue, apparaît. C’est une vieille dame. Les rides sur son visage marquent le poids des ans et l’accumulation des expériences. Tyrannique, elle dirige d’une main de fer, un peu capricieuse, le personnel qui s’occupe d’elle, dont l’aide-soignant qui la porte d’un lieu à l’autre au gré de ses désirs. Elle va avoir cent ans mais a gardé toute sa verdeur et sa liberté de parole. Elle, c’est Louise Bourgeois. Elle dessine, tisse, brode et sculpte. L’aide-soignant a des problèmes de garde d’enfant. Il amènera sa fille Julie chez la vieille dame. D’abord réticente et hostile, celle-ci finira par nouer avec la petite fille une relation de plus en plus rapprochée où se joueront la transmission de l’expérience artistique et l’apprentissage de la liberté.

© Simon Delattre-Matthieu Edet

© Simon Delattre-Matthieu Edet

Louise Bourgeois, l’art au cœur

C’est dans le milieu de l’art du textile que grandit Louise. Une famille de tapissiers d’Aubusson, des parents restaurateurs de tapisseries des Gobelins et d’Aubusson qui tiennent boutique boulevard Saint-Germain : fils et nœuds courent comme un leitmotiv dans l’œuvre de l’artiste comme dans le spectacle. La pelote de laine rouge qu’elle manipule dans la pièce l’enveloppe en même temps qu’elle l’emprisonne. Elle est le symbole du poids de l’enfance dans son évolution future vers l’âge adulte en même temps que la référence à un pan de son œuvre dans lequel le textile revient à intervalles réguliers. Le fil est rouge, comme la Red Room qu’elle crée en référence à son enfance, comme le fil rouge qui est celui qui guide notre compréhension des choses. La relation de Louise à l’art sera durablement marquée par sa prime enfance.

Maman, de Louise Bourgeois, Musée Guggenheim, Bilbao © DR

Maman, de Louise Bourgeois, Musée Guggenheim, Bilbao © DR

Je tisse, tu tisses, il-elle tisse, ils m’enferment

La toile d’araignée, ces fils patiemment tissés qui enferment leur proie dans leur réseau, c’est l’une des images que Louise Bourgeois retiendra lorsqu'elle transforme dans ses sculptures sa mère en araignée, familiale aragne qui étend ses pattes fines et démesurées au-dessus de l’univers familial. Cette araignée reviendra à maintes reprises dans l’œuvre de l’artiste, parfois sous une forme gigantesque, dominant de toute sa hauteur ses velléités d’existence, enfermant ses proies-spectateurs dans les prolongements articulés de ses interminables terminaisons. La famille de Louise se matérialisera dans le spectacle en ballet de marionnettes à fil en forme d’araignées dont les pattes martèlent comme un jeu de claquettes le plancher de la scène. Une vision qui la définit comme elle qualifie la relation qui unit et divise ses membres.

Une femme artiste au parcours singulier

Louise dit l’importance de l’acte créatif. Cette démarche pour elle ne peut s’accomplir qu’en cassant, comme son père le fait, des assiettes, en détruisant un certain ordre établi, en instaurant le désordre et en créant du chaos au large d’une éducation normative et réductrice. La désobéissance, orientée vers la création, est constitutive de cet apprentissage, tout comme le processus de libération nécessaire pour se trouver soi-même. Dans le lien qui se noue entre la vieille dame qui ne s’en laisse pas conter et la petite fille qui n’hésite pas moins à dire ce qu’elle pense, l’affranchissement par rapport au passé et à la « formation » qui coupe, réduit, enferme, se traduira par une ouverture de l’espace. Les panneaux de caillebotis de la toile d’araignée tomberont un à un, comme pour signifier la liberté retrouvée de ces deux femmes qui font l’école buissonnière…

© Simon Delattre-Matthieu Edet

© Simon Delattre-Matthieu Edet

De la souffrance de l’enfant à sa transmutation artistique

Dans le dialogue entre la vieille dame et la petite fille se dessine aussi ce qui forme le fondement de l’œuvre artistique de Louise Bourgeois mais est aussi à la base de la relation que chacun établit, devenu adulte, avec son enfance. Elle dit et crée la femme-maison qui portera sur son corps cette fonction d’incarner le foyer, poussée à l’extrême quand la maison finit par masquer sa tête. Elle transpose ces traumatismes qu’on intériorise sans les exprimer – dans le cas de Louise Bourgeois, la liaison de son père avec sa répétitrice d’anglais sous le regard, complaisant, de sa mère et son mutisme. Elle a cette sensation de mal d’amour qu’éprouvent parfois les enfants, à tort ou à raison, quand les parents ne remplissent pas la fonction qu’ils leur ont assignée dans leur imaginaire. L'artiste ne digère pas non plus de porter ce prénom de Louise donné par substitution d'un fils qui se serait prénommé Louis. Elle souffre des railleries de son père et de l'indifférence de sa mère et elle revient, encore et toujours, sur les trahisons qui l’ont construite, qui lui vaudront trente ans de psychanalyse – et peut-être sa vocation artistique.

© Simon Delattre-Matthieu Edet

© Simon Delattre-Matthieu Edet

J’ai été ce que tu es, tu seras ce que je suis

Entre les presque cent ans de Louise et les huit de Julie, c’est tout l’espace d’une vie qui les sépare et la relation entre Louise et Julie est celle de l’apprentissage. Lorsque Louise emmène Julie au musée, elle se querelle avec le gardien parce que Julie, c’est bien légitime quand il s’agit de sculpture, veut toucher. Quelque part, elles se ressemblent. L’une est trop jeune, l’autre trop âgée et toutes deux sont empêchées d’être. La première car elle n’est pas autonome, la seconde parce qu’elle ne l’est plus. Entre la vieille femme despotique au franc parler et l’enfant curieuse se tisse le fil des âges de la vie. « Les enfants, dit le spectacle, n’aiment pas quand les adultes se comportent comme des enfants. » Louise décrit à Julie les travers du comportement humain et les blessures de l'existence. La vie n’existe pas sans vilaines choses qu’il convient de réparer. C’est à cela que sert la création et la laine dont nous sommes formés en est le matériau. Elle lui parle aussi de la mort, qu'il convient d'apprivoiser comme un terme inéluctable, en l'entraînant « là où vivent les vieilles personnes », convoquant aussi bien les traditions antiques que celles des Inuits.

© Simon Delattre-Matthieu Edet

© Simon Delattre-Matthieu Edet

Le jeu des marionnettes

Le choix des marionnettes est révélateur du rôle qu'on leur assigne. Marionnettes à fil, les araignées portent dans leur manipulation même le thème de la toile qui les caractérise. Les personnages, eux, d'une certaine manière, nous ressemblent. Incarnées par des marionnettes grandeur nature, telles des marionnettes de bunraku, Louise et Julie sont animées à vue par des manipulateurs qui les déplacent et les font parler. L'image de leur dépendance est présente dans la manipulation dont elles font l'objet. Louise semble flotter dans l’espace, elle n’a pas de pieds et doit recourir à l’assistance de son aide-soignant pour se déplacer ou s’assoir. Quant à Julie, il lui faut un manipulateur pour faire mouvoir les chaussures qu’elle porte. Mais les manipulateurs ne sont pas que les simples adjuvants du personnage. Ils sont des intervenants à part entière. Ils réagissent aux propos de la marionnette et instaurent avec elle un dialogue, introduisant une double réalité : celle de la fiction créant la rencontre de la sculptrice et la petite fille et celle du théâtre, soulignée par l’interchangeabilité des manipulateurs. Chacun à son tour se glisse dans la peau de Louise et de Julie, offrant aux marionnettes une palette d’interprétations qui sont autant de points de vue.

Ainsi, même si certains pans de l’œuvre de Louise Bourgeois, dont la phase de son œuvre où les corps se réduisent à des pénis et des clitoris – trop complexe à aborder pour un jeune public – sont absents, ce parcours d’une artiste qui mêle revendication de femme, volonté créatrice et souffrances de l’enfance traverse des thèmes qui parlent à tous et intéressera aussi bien petits que grands. Le spectacle ouvre un champ d’interrogations sur l’art, le sens de la vie et la manière dont elle se construit. Non seulement c’est très beau, mais c’est aussi passionnant…

L’Eloge des araignées - Tout public à partir de 8 ans

• Écriture Mike Kenny • Traduction Séverine Magois • Mise en scène Simon Delattre ›

Avec : Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers

• Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Yann Richard • Scénographie Tiphaine Monroty assistée de Morgane Bullet • Construction scénographie Marc Vavasseur • Création marionnettes Anais Chapuis • Création lumière Jean-Christophe Planchenault • Régie générale Jean-Christophe Planchenault • Régie Morgane Bullet.

Avant-première

Vendredi 8 janvier à 14h30 Espace Marcel Carné de Saint-Michel-sur-Orge (91)

Tournée

• 19-20 janvier › Théâtre de Corbeil-Essonnes (91) | le 19 à 14h15 et le 20 à 15h

• 22 janvier › Salle Pablo Picasso à La Norville (91) | 14h30 et 20h30

• 24-25 janvier › Espace Alain Poher à Ablon s/ Seine (91) | Bords de Scènes | le 24 à 16h et le 25 à 10h

• 27-28 janvier › Théâtre intercommunal d’Étampes (91) | le 27 à 15h, le 28 à 10h

• 4-6 mars › EMC à Saint-Michel-sur-Orge (91) | les 4 et 5 à 10h et 14h30, le 6 à 19h

• 12-13 mars › Théâtre d’Angoulême (16) | La Tête dans les nuages | le 12 à 10h et 14h, le 13 à 19h30

• 15-20 mars › Théâtre Dunois à Paris (75) 15 à 14h30, 16 à 10h+19h, 17 à 10h+15h, 18 à 10h+14h30, 19 à 10h+20h, 20 à 17h

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