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Arts-chipels.fr

J’ai des doutes. Inénarrable Devos à la sauce Morel.

J’ai des doutes. Inénarrable Devos à la sauce Morel.

Raymond Devos nous manque. François Morel, un passionné de la première heure, fait revivre ses textes qui sont devenus culte dans un joli spectacle tendre, drôle et plein d’humour.

Ça commence fort. Tonnerre, éclairs, fumée : c’est ce diable de Bon Dieu qui nous parle. Un Bon Dieu pris au piège de sa propre création, coincé dans son propre discours car il n’est pas facile de se plaindre des hommes quand on les a créés et qu’on aurait pu faire autrement. On peut bien sûr le mettre en face de ses contradictions, mais « même avec Dieu, il ne faut pas tenter le Diable. » Le ton est donné. Nous voici de plain-pied dans le retournement du langage qui est la marque de Devos et qui nous enchantait durant ses spectacles, dans ce cheminement à perte d’haleine sur les voies de l’absurde et du non-sens. Car Dieu doute de l’existence de l’homme, qu’il a pourtant créé. Dieu prie, il « attend un signe » qui atteste de l’existence de l’homme car, dit-il, « il y a si longtemps que je n’en ai vu dans mon église » que « je me demandais si ce n’était pas une vue de l’Esprit ». Devos joue avec les mots, espère « que Dieu a de l’humour. Après tout, il a tout créé. »

J’ai des doutes. Inénarrable Devos à la sauce Morel.

Deux dans une même peau

François Morel, habité par Devos, reconstitue avec le musicien qui l'accompagne cette complicité qui faisait nos délices en lui faisant jouer, comme par le passé, le rôle un peu bougon, faux naïf et décalé de celui qui observe, relaie sur le piano les errances de celui qui parle. Mais l’interprète n’est pas docile. Il réagit, commente, se fait parfois complice. Devos était mélomane et jouait avec un égal bonheur de plusieurs instruments. François Morel fait semblant et s’attache à nous faire savoir qu’il fait semblant : le piano continue de jouer alors qu’il l’a quitté… S’il est moins remuant que son modèle, qui s’agitait sans cesse arpentant la scène, imposant les mots comme s’ils engageaient sa vie même, il n’est pas moins éloquent. On le sent qui s’amuse de la situation. Il se glisse dans la peau du bibendum céleste qu’était Devos avec une jouissance gourmande, renvoie les mots comme un boomerang, les prend au piège de leur propre sens, retrouve les ruptures de ton entre la confidence parlée faite au public, les yeux dans les yeux, et la véhémence soudaine des mots qui caractérisait son modèle, comme si les mots avaient une vie propre, indépendante de celui qui les prononçait, comme si leur enchaînement était une affaire vitale qui engageait l’être tout entier.

J’ai des doutes. Inénarrable Devos à la sauce Morel.

Le cercle des textes disparus

Devos retourne les mots comme des crêpes. Il évoque les voisins du dessous qui aimeraient bien monter au-dessus, « tout cela parce que le locataire qui est au-dessus est allé raconter par en dessous que l’air que l’on respirait au-dessus était meilleur que celui que l’on respirait à l’étage en dessous ». Il se gausse de l’homme qui zappe entre deux chaînes, la première présentant sainte Thérèse, l’autre Emmanuelle, toutes deux en pleine crise de foi(e). Il s’étonne en faux naïf de l’installation de son voisin dans ses pantoufles, son pyjama, et même son lit. Il démontre que « rien ce n’est pas rien » parce qu’on peut le soustraire dans « moins que rien » ou le multiplier dans « trois fois rien » qui est déjà quelque chose. Il prend les mots et ce qui les entoure, un champ lexical qui ne dit pas son nom, les malaxe, les tord jusqu’à leur faire exprimer leur littéralité comme leur sens figuré. Il explore les univers qu’ils créent en calembours et en jeux de mots comme ses variations sur le verbe « ouïr » – « l’oie de Louis a ouï » –, s’aventure dans l’absurde et le non-sens en inventant un chien qui parle et lui qui aboie ou en brocardant ceux qui se plaignent que l’essence augmente et qui devraient, comme lui, en prendre toujours pour le même prix ou en développant ses variations sur le raté réussi qu’il est. Le spectateur, lui, est en haleine car les mots se dévident hors d’haleine, ils courent à bride abattue et on craint d’en perdre un en route, de laisser passer un jeu de mots. Parfois on sait ce qui va arriver, on connaît le bon mot, on rit à l’avance. D’autres fois on se laisse surprendre. Les mots vous sautent à la figure, vous enveloppent, vous entraînent. Vous glissez dessus, vous vous y prenez les pieds et vous aimez ça, ce feu d’artifice d’intelligence et de malice ! C’est cela, Devos, et François Morel a bien su le reprendre à son compte, avec un art consommé qui fait nos délices…

J’ai des doutes. Inénarrable Devos à la sauce Morel.

J’ai des doutes. Un spectacle de et avec François Morel

Textes de Raymond Devos

Composition musicale : Antoine Sahler

Musique et interprétation, en alternance : Romain Lemire, Antoine Sahler

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 4 décembre 2018 au 6 janvier 2019, tlj à 18h30 sauf les lundis, les 9 et 25/12 et le 1er janvier

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

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