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Arts-chipels.fr

Rhinocéros. Le dernier homme… Et s’il n’en restait qu’un…

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Cette pièce de l’extrême fin des années 1950 qui oppose l’individu aux coercitions idéologiques d’où qu’elles viennent conserve aujourd’hui une actualité troublante. La poésie du texte et la mise en scène inspirée d’Emmanuel Demarcy-Mota en font un grand moment.

C’est un long compagnonnage de quinze années que le metteur en scène a établi avec Rhinocéros. Monté en 2004, repris en 2006, recréé en 2011, re-présenté à Paris en 2019, le spectacle invite à se poser la question : pourquoi Ionesco pendant tout ce temps ? Et pourquoi Rhinocéros ? Ce monument du théâtre de l’absurde a-t-il encore des choses à nous dire ?

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Le totalitarisme en question

Écrite à un tournant dans l’histoire de l’Union soviétique avec l’ascension de Nikita Khrouchtchev qui dénonce le stalinisme et dans un contexte de « normalisation » des relations américano-soviétiques, la pièce trouve sa place dans une ambiance de floraison des idéologies en tout genre. Les souvenirs du nazisme et des totalitarismes italien et russe restent vifs dans les mémoires et trouvent un écho dans ce spectacle qui met en lumière la manière dont le totalitarisme gagne les consciences jusqu’à devenir une idéologie dominante. L’une des forces de la pièce, encore aujourd’hui, c’est qu’elle ne procède pas à la dénonciation politique d’un système donné mais explore la manière dont le totalitarisme s’introduit dans les consciences individuelles pour finir par devenir phénomène collectif. À l’heure de la montée du Front national et des extrêmes-droites partout en Europe, la question est d’actualité...

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Rhinocéros : ce monstre qui rôde…

Dans la vie et la ville tranquilles d’un monde de petits bourgeois confits en habitudes, un rhinocéros fonce dans les rues. C’est l’émoi et l’effroi parmi les clients du café que fréquente – bien trop – Béranger. On ergote, on discute sur l’origine de l’animal – échappé du zoo ? d’Asie ou d’Afrique –, on analyse, on se méfie. L’animal provoque un coup de tonnerre dans cette société en miniature ou flirts et conversations de comptoir déroulent la banalité tranquille des jours. Au bureau, rythmé par les vérifications d’horaires à respecter, le tapotement incessant des doigts sur les claviers, les injonctions d’un chef de service plutôt délirant, les conversations vont bon train sur ce, ou ces, rhinocéros qui hantent la ville. L’incrédulité cède la place à l’horreur lorsque la bistrotière annonce que son mari est devenu rhinocéros et qu’elle a décidé de le suivre. Les monstres gagnent du terrain, envahissent les lieux. Parmi les employés, certains sont rétifs, d’autres entament leur mutation, par conviction, par opportunisme, par mimétisme ou pour se conformer à la norme commune. Ils deviendront rhinocéros. Le nombre de résistants s’amenuise. Déjà il n’en reste plus que quelques-uns, mais pour combien de temps encore ?

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Une mise en scène comme une chorégraphie

Lorsque le spectacle commence, le « héros » apparaît, à l’avant-scène, « tout seul au pied du mur » devant le rideau de fer. Seul il est car il n’est pas « comme les autres ». Lorsque le rideau se lève, il cède la place à un ballet de personnages que des déplacements minutieusement millimétrés et une manière de s’exprimer de manière identique au même moment transforment en marionnettes reliées par des fils invisibles à un maître du jeu qui les agite à son gré. Et c’est bien ce qu’ils sont pour nombre d’entre eux : des archétypes fondus dans le moule d’un quotidien sans accroc, des silhouettes qui passent sur la platitude des jours et au milieu desquels Béranger, le héros qui n’en est pas un, semble incongru. Lorsque le plan suivant révèle par un intéressant dispositif surélevé l’autre face de ce quotidien, le monde du travail, peuplé de clones en costume et en cravates rouges, de dames en jambes gainées de soie et en talons hauts, des accidents déjà se sont introduits subrepticement. Le plateau se trouve décroché en plusieurs niveaux et les personnages se prennent les pieds dans le tapis, ou plutôt entre les différentes strates de l’estrade sur un air doux de cliquetis de machine à écrire. La déstructuration s’amplifie avec le passage destructeur des rhinocéros, ces monstres qu’on ne voit pas mais que le bruit et la lumière matérialisent. Dans ce monde gagné par le chaos et la violence, le sol vacille, s’incline, se dérobe à toute velléité de se tenir debout. Raccrochés comme ils le peuvent, les uns aux autres et à des barres de fortune, les employés deviennent des naufragés d’un radeau de la Méduse en perdition tandis que se joue la farce noire de leur transformation. Au milieu d’eux, Béranger traîne sa dégaine maladroite de naïf cherchant à comprendre pourquoi il perd son ami et reste cramponné à son refus de devenir rhinocéros. Le ballet vire au cauchemar, l’espace se rétrécit pour devenir, à la fin, le plateau nu où se déroule le drame final. Nous sommes passés d’une gestuelle et de mimiques de film – presque – muet à un face à face de Béranger et de Daisy, la dernière femme, avec qui, lui, le dernier homme, rêve de refonder l’humanité.

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Une leçon d’humanité

Dans ce maelström qui engloutit un à un tous les personnages, Béranger est décalé, un ovni qui ne se trouve pas mais ne se cherche pas non plus. Personnage plus qu’ordinaire, peureux, sans audace, sans projet, il promène sa dégaine falote dans un monde qu’il ne comprend pas. Il change, ce monde, et Béranger reste sur place, cramponné à ses certitudes : l’habitude, l’amitié, la constance. Ni révolutionnaire, ni même arc-bouté sur ses valeurs petites-bourgeoises comme le dernier rempart contre la barbarie, il résiste cependant. Ionesco, avec son visage de clown triste qui a traversé le nazisme et vu son propre père pris dans ses rêts, s’est défendu d’être Béranger « car moi-même, disait-il, je parle, je me manifeste. Je dis ce que j’ai à dire ». Il n’empêche. Serge Maggiani donne à ce Candide au petit pied ratatiné dans sa petite vie une épaisseur fantastique. Émouvant, il semble cramponné comme un chien à son os sur ses certitudes : qu’il faut rester humain, qu’il faut conserver, envers et contre tout, une conscience individuelle. À travers lui, Béranger, dans son entre-deux d’être couleur muraille, reste vivant. Son petit personnage effacé énonce avec une conviction profonde sa croyance en l’humain. Il poursuit le rêve de son auteur, qu’un temps viendra « où les hommes vivront dans des démocraties réelles, qu’ils n’auront besoin ni de se soumettre aux collectivismes déshumanisants, dépersonnalisants, ni de se réfugier dans des tours d’ivoire ou de papier. » Une leçon qu’on ferait bien de méditer quand l’atteinte aux personnes, le caractère intrusif de nos moyens de communication et l’équarrissage à l’aune de la compétitivité sont devenus des règles.

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Rhinocéros, d’Eugène Ionesco (éd. Gallimard).

Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota

Assistant à la mise en scène : Christophe Lemaire. Scénographie & lumières : Yves Collet. Collaboration artistique : François Regnault. Collaboration lumières : Nicolas Bats, Thomas Falinower. Musique : Jefferson Lembeye. Costumes : Corinne Baudelot, assistée d’Elisabeth Cerqueira. Maquillages : Catherine Nicolas. Masques & accessoires : Clémentine Aguettant. Conseillère littéraire : Marie-Amélie Robilliard

Avec : Serge Maggiani, Hugues Quester, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Charles-Roger Bour, Jauris Casanova, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Walter N’guyen, Pascal Vuillemot

Théâtre 13 Centre commercial Italie 2 – 75013 Paris

Du 29 janvier au 8 février 2020, à 20h00, les dimanches à 15h00.

Tél : 01 42 74 22 77. Site : www.theatredelaville-paris.com

En octobre 2020 au Teatro della Pergola à Florence

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