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Arts-chipels.fr

Préhistoire. Une énigme moderne qui plonge ses racines dans les temps immémoriaux.

Préhistoire. Une énigme moderne qui plonge ses racines dans les temps immémoriaux.

Remarquable, l’exposition du Centre Pompidou l’est à plus d’un titre. La beauté des œuvres exposées vaut à elle seule le déplacement. S’y ajoute un parcours muséal tout à fait intéressant qui combine promenade dans le temps géologique, charte historique et sources d’inspiration thématiques qui croisent en permanence passé et temps modernes.

La Préhistoire est une invention du XIXe siècle. Comme la période médiévale fut autrefois qualifiée de « moyen âge », synonyme de temps obscurs dans la perception de l'époque, la « préhistoire » concerne une période qu’on ne pouvait pas précisément identifier, quand la datation au carbone 14 et autres moyens modernes n’avaient pas encore été inventés. Cette distinction de « pré- », d’avant l’histoire contient en elle seule les germes d’un mythe qui ne cessera de hanter nos contemporains. Elle englobe tout ce qui échappe au champ du catalogage, ce qui se laisse approcher mais pas saisir. On comprend que les artistes, de ce fait, aient été fascinés par ce qui appartient au domaine du mystère, ce qu’on ne parvient pas, encore aujourd’hui, à cerner complètement, même si la connaissance de ces temps anciens progresse. C’est le seul champ de l’histoire où la réalité n’est pas fixée, enfermée dans des cadres. Qu’on se souvienne des polémiques autour des peintures de la grotte Chauvet, datées de 36 000 ans, qui ne cadraient plus avec l’idée qu’on se faisait d’une évolution lente de l’art pariétal conduisant, en gros, à la maturité artistique de Lascaux.

Propulseur dit "Propulseur au félin" (Abri de la Madeleine, Tursac, Dordogne). Epoque magdalénienne (vers -15000 ans). Ivoire sculpté, musée d'archéologie de Saint-Germain-en-Laye, en dépôt au musée des Eyzies-de-Tayac-Sireuil. -

Propulseur dit "Propulseur au félin" (Abri de la Madeleine, Tursac, Dordogne). Epoque magdalénienne (vers -15000 ans). Ivoire sculpté, musée d'archéologie de Saint-Germain-en-Laye, en dépôt au musée des Eyzies-de-Tayac-Sireuil. -

La préhistoire, un bestiaire fascinant

Entre la fascination pour les fossiles, ces vestiges d’un monde disparu peuplé d’animaux fabuleux qu’on ne cesse de reconstruire et les réinventions des origines supposées de l’homme passant d’une apparence simiesque à la station debout dépeinte dans les ouvrages des frères Flammarion qu’on retrouve aujourd’hui caricaturées et objets de détournements, notre imaginaire – et celui des artistes avec nous – a intégré cette refabrication artificielle du passé. Les dinosaures sont les premiers en lice. Déjà réinventés au XIXe siècle dans la gravure de George Baxter en 1854 qui les mêle – figurant un Jurassic Park avant la lettre – au paysage éminemment moderniste combinant le verre et l’acier du Crystal Palace, ils deviennent, dans les petites boîtes de Lévi Fisher Ames vers 1910-1923, des figurines de bêtes à corne « géantes » avant de se transformer en bestiaire vivement coloré d’animaux préhistoriques faits de papier toilette, de carton et de journal chez Jake et Dinos Chapman dans Hell Sixty-Five Millions Years BC, 2004-2005. Les bisons, biches, chevaux et autres ne sont pas en reste, dans les encres d’Henri Michaux (Par la voie des rythmes, 1974), stylisés à l’extrême et réduits à des lignes sur fonds granuleux chez Paul Klee (Witterndes Tier, Animal flairant, 1930) ou réinvention surréaliste très osseuse et minérale chez Max Ernst (Un peu malade le cheval patte pelu la fleur blonde qui tourmente les tourterons, 1920).

Max Ernst, Der Grosse Wald (la Grande Forêt, 1927). Huile sur toile , Kunstmuseum Basel. (c) ADAGP

Max Ernst, Der Grosse Wald (la Grande Forêt, 1927). Huile sur toile , Kunstmuseum Basel. (c) ADAGP

Le minéral ou l’instant d’avant

Remontée aux sources de la vie, la préhistoire engendre le fantasme d’une terre inviolée, vide de toute présence humaine. Les minéralisations de Dubuffet (Messe de terre, 1959-1960) côtoient les cercles de gneiss de Richard Long (Snake-Circle, Cercle-Serpent, 1991) dont le Spiral Jetty est aussi présent sous la forme d’un film qui révèle la dimension de l’œuvre dans la nature. Ils répondent à la Grande forêt minérale de Max Ernst (Der Grosse Wald, 1927) et aux Pierres de Dalmatie (Raoul Ubac, 1933) qui font du silex un animal. Quant à Lucio Fontana, il consacre dans la forme d’un énorme galet mangé de trous (une dévoration par l’acide ?) la fin de la création divine (Concetto spaziale. La fino di Dio, 1963). Mais déjà le monde moderne s’introduit dans le paysage. L’homme, point minuscule dans un immense décor naturel, semble écrasé par la masse de pierre des Carrières de Bibémus (Cézanne, vers 1895). Les figures en apesanteur de Miró se remontent avec une clé de jouet d’enfant. Les silex et armes de pierre deviennent figures de papier mâché comme chez Claes Oldenburg (Empire « Papa » Ray Gun, 1959). Les Objets fossiles et objets pétrifiés de Raoul Ubac (1939-1940) intègrent des vestiges de clé et de fourchette d’après l’homme. Référence au néolithique et à Stonehenge, Model of Observatory (1971-1972) de Robert Morris réinvente la structure annulaire.

Figure féminine dite "Vénus de Lespugue" (grotte des Rideaux, Lespugue, Haute-Garonne. Epoque gravétienne (vers -23000 ans). Ivoire de mammouth 14,7 x 3,6 cm. Muséum d'histoire naturelle.)

Figure féminine dite "Vénus de Lespugue" (grotte des Rideaux, Lespugue, Haute-Garonne. Epoque gravétienne (vers -23000 ans). Ivoire de mammouth 14,7 x 3,6 cm. Muséum d'histoire naturelle.)

La préhistoire et la quête des origines

Voici que la figuration de l’homme apparaît. Les mains positives et négatives des grottes préhistoriques, manifestation d’une présence humaine qui se définit, se retrouvent chez Kandinsky et chez Miró comme dans la Caresse (1932) d’Alberto Giacometti ou dans le labyrinthe de mains à la queue-leu-leu de Richard Long (Sans titre, 2010). Les Vénus sont partout. À la Vénus de Lespugue ou à la statue-menhir de Montlaur (Mas d’Azaïs, Aveyron) répondent les sculptures mouvantes aux formes arrondies de Picasso ou d’Henry Moore, le Graffiti d’une femme dont ne se distingue clairement que le sexe, de Brassaï (avant 1933), ou encore les silhouettes stylisées de Barbara Hepworth. Picasso la réinvente avec les vestiges de notre société industrielle comme avec ce brûleur de gaz dont il fait une Vénus du gaz (1945). Et Pierre Huyghe, de son côté, imagine dans une vidéo un être simiesque doté d’un masque-visage humain, perdu dans les vestiges des objets de la consommation contemporaine, qui fait l’expérience de sa double nature (Untitled, Human Mask, 2014). Miquel Barceló boucle la boucle qui mène des origines à la fin du monde. Dans Il trionfo della morte (2019) il crée en argile, sur des vitres, une saisissante vision d’apocalypse qui engloutit hommes et bêtes dans un même maelström halluciné.

Miquel Barceló, Il trionfo della morte (2019). Argile sgraffiée sur la verrière du Centre Pompidou.

Miquel Barceló, Il trionfo della morte (2019). Argile sgraffiée sur la verrière du Centre Pompidou.

Un monde d’énigmes et de mystère

La caverne au fond de laquelle les hommes inscrivent, outre les peintures, des signes mystérieux, des figures géométriques dont on ne peut décrypter le sens, occupe également les artistes. Qu’elle soit tunnel fait de madriers comme chez Carl Andre (Hearth, Âtre, 1980 ), ou peinture (Cripta, Crypte, 1994) chez Claudio Parmiggiani qui représente un cube où les mains occupent l’entièreté de la surface, elle renvoie au cœur des choses, au sens de l’Être, à cet inconnu tapi dans le fond de l’inconscient. Quant aux relevés effectués sur les pierres gravées de Gavrinis, avec leur agencement subtil de lignes rectilignes et de formes circulaires qui font parfois penser à des empreintes digitales, ils font le pendant du Relief blanc en plâtre et caséine (1935) de Robert Delaunay avec son alternance de formes circulaires inscrites dans une masse rugueuse. Des hommes ont tracé, à l’aube des temps, ces signes dont nous ignorons le sens, établissant une communication avec on ne sait qui, on ne sait quoi. Est-ce cela qui fascine les artistes, au-delà des réminiscences enfantines ? Cet inexplicable, ce mystère ontologique qui forme une passerelle entre le passé et l’avenir, cette plongée en nous-mêmes, une quête d’identité, peut-être, qui nous ramène loin en arrière au d’où-venons-nous, quand les formes étaient encore indistinctes et que le monde était mystérieux et magique. L’Anthropométrie sans titre (ANT84) d’Yves Klein (1960), emblème de l’exposition, semble dire cela : que les traces de l’homme ne valent que par l’énigme qu’elles portent.

Préhistoire. Une énigme moderne

8 mai-16 septembre 2019

Commissaires : Cécile Debray, Rémi Labrusse, Maria Stavrinski

Centre Georges Pompidou – Place Georges Pompidou – 75004 Paris

Tous les jours sauf le mardi 11h-21h, le jeudi jusqu’à 23h

www.centrepompidou.fr

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