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Arts-chipels.fr

Le songe d’une nuit d’été. Une fantaisie impertinente pleine de peps’

Le songe d’une nuit d’été. Une fantaisie impertinente pleine de peps’

Insaisissable Songe… sujet à tant d’interprétations possibles selon le point de vue d’où l’on se place. La réalisation qu’en proposent les jeunes comédiens de l’école d’art dramatique du Lucernaire, enlevée et juvénile, est pleine de dynamisme  et de fraîcheur.

Il était une fois un roi des Elfes, Obéron, qui se disputait, avec sa compagne, Titania, la reine des fées, pour un joli petit page. Il était une fois deux jeunes Athéniens amoureux de la même jeune femme. Celui qui en était aimé n’était pas celui que le père de la donzelle avait choisi. Problème… d’autant que le promis éconduit avait à subir les assiduités d’une autre jeune belle. Il était une fois des petits artisans désireux de plaire à leur prince en lui présentant, pour ses noces, une représentation théâtrale. Il était une fois la Nuit contre le Jour, le désordre contre l’ordre, la comédie contre la tragédie, le jeu du hasard et celui du Destin…

Être toujours où on ne l’attend pas

Le Songe, c’est tout cela : un serpent qui glisse paresseusement entre les feuilles dans une forêt luxuriante, un lutin facétieux et – volontairement ? – gaffeur qui joue, avec son philtre, les archers de l’Amour, une intrigue qui rebondit sans relâche pour ressurgir ailleurs, et le théâtre qui fait des pieds-de-nez au théâtre. Le résultat ne cesse de nous embrouiller. Le suc de la « pensée d’amour » qui peut rendre amoureux de la première personne rencontrée a tout faux : il rend Titania amoureuse d’un imbécile coiffé d’une tête d’âne, éloigne Lysandre de la jeune fille qu’il aime, bref il a l’effet inverse de celui qu’on attendrait. La querelle entre Titania et Obéron met le souk dans le cours de la Nature. Quant aux relations d’amitié entre Héléna, l’amoureuse délaissée qui trahit son amie en espérant regagner son aimé, et Hermia, cette dernière, l’affaire finit en crêpage de chignon ou tout comme… Il y a vraiment quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark… Heureusement que nous sommes dans une comédie et que la fin de la nuit pousse Obéron et le Thésée à remettre un peu d’ordre dans tout ça… ah ! ces princes bienveillants qui régissent le monde du haut de leur autorité !

Des petits coups de griffe de-ci, de-là, révèlent les absurdités de la société : un mariage arrangé même pas dicté par des considérations d’intérêt, les reproches d’infidélité mutuelle que se font Obéron et Titania, le ridicule de ces artisans qui se targuent de composer un prologue à la tragédie de Pyrame et Thisbé pour expliquer que les personnages, quoique morts, ne se tuent pas vraiment…

© Jennifer Guillet

© Jennifer Guillet

Le monde est un théâtre

Au-delà des rebondissements incessants qui ne laissent pas le spectateur en repos, de ces rendez-vous manqués, de ces chassés-croisés permanents, de ces ratages successifs, ce qui émerge, c’est avant tout le plaisir du théâtre, mais d’un théâtre qui dépasse la représentation, qui s’inscrit dans la vie même. Chacun des personnages joue ici au jeu de la vérité, mais d’une vérité mouvante, versatile : « pour un homme qui garde sa foi, des millions doivent faiblir, brisant serments sur serments ». S’y ajoute cette interférence permanente du songe. Lorsqu’Hermia s’éveille après que Lysandre, sous l’influence du philtre d’amour, s’est énamouré d’Héléna, elle raconte qu’en rêve elle a vu des serpents lui dévorer le cœur sous le regard amusé de Lysandre. Comment de surcroît intégrer ces personnages imaginaires que sont les elfes et les fées quand ils viennent se mêler, l’espace d’une nuit, au monde des humains ? Réalité ou fantasme ? Enfin, lorsque Shakespeare renvoie dos à dos la tragédie de Pyrame et Thisbé et ce qui ressemble bien à sa manière, dans la « réalité », à une histoire qui finit mal avant que n’y soit mis bon ordre, il met en avant la scène qu’est le monde, un monde où l’équilibre naturel a été rompu et qui n’est que désordre. Au moment où le duc décide de voir la « farce très tragique » de Pyrame et Thisbé, il la commente ainsi : « Farce et tragique ! Fastidieuse et courte ! Comme qui dirait de la glace chaude, de la neige la plus étrange. Comment trouver l’accord de ce désaccord ? » Dans ce monde-là, où les contraires vont de concert, le songe est une réalité et la vie est un songe…

© Jennifer Guillet

© Jennifer Guillet

Une ferveur juvénile et un enthousiasme communicatif

Dès que le spectacle commence, nous sommes prévenus : foin d’évocation douce et feutrée, toute en demi-teintes. Dans le carnaval des animaux qui se déroule sur scène, qui prend davantage des allures de party déjantée que d’agitation nocturne de créatures ailées qui s’ébattent loin des humains, la musique est résolument contemporaine –  jazz, rock et Beatles émailleront le parcours et une guitare électrique posée dans un coin nous dira que nous ne sommes pas dans un univers féerique ou que, si c’est le cas, la féerie a pris un sacré coup de jeune. Ils ont une pêche d’enfer, ces jeunes qui rivalisent de pompes athlétiques sur scène pour montrer leur force, tombent et se relèvent, se poursuivent à qui mieux mieux, se lancent à corps perdu dans cette intrigue dont bien malin pourrait parfois distinguer la tête de la queue. Ils s’amusent à jouer faux et grandiloquent quand ils campent les tragédiens d’occasion, ne font pas dans la demi-mesure, pas dans la psychologie quand ils incarnent les personnages. Dans un décor limité à un mur végétal, avec un peu de gazon synthétique déroulé pour les besoins de l’action, ils nous communiquent leur enthousiasme, leur envie de jouer, le plaisir qu’ils ressentent. Et, si l’on se prend à penser qu’il leur manque encore un peu d’épaisseur, un peu de l’étoffe qui fait les comédiens confirmés – tous sont très jeunes –, on s’amuse néanmoins beaucoup de cette prestation… Il y a de la farce potache dans ce spectacle qui ne fait pas dans la nuance mais on aurait tort de bouder son plaisir…

Le Songe d’une nuit d’été d’après WilliamShakespeare.

Adaptation : Philippe Person

Mise en scène : Florence Le Corre et Philippe Person

Avec : Léonard Ballesteros, Lucas Bottini, Jordan Brendao Rodrigues, Cindy del Salto Vitery, Elena El Ghaoui ou Bénédicte Fantin ; Elodie Fischlenski, Manon Hincker, Florine Leleu ou Juliette Ramirez, Angéliqua Louis, Thomas Modeste, Alice Serfati, Lollila Siourd.

Lucernaire Théâtre – 55 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Du 20 juin au 8 juillet 2018, du mercredi au samedi à 19h00, le dimanche à 16h

Tél. 01 45 44 57 34. Site : www.lucernaire.fr

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