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Arts-chipels.fr

Zao Wou-Ki – Un monde de silence splendidement plein et animé

Le vent pousse la mer (2004). Huile sur toile 194,5 x 390 cm. Coll. privée

Le vent pousse la mer (2004). Huile sur toile 194,5 x 390 cm. Coll. privée

La rétrospective de la partie « abstraite » de l’œuvre, des années 1950 à nos jours, est présentée au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Un voyage dans les contrées du songe intérieur et de la philosophie.

Fermez les yeux pour oublier le lieu. Rouvrez-les sur des tableaux de grand format, qui ne cessent de s’étirer et de grandir. Dans la longueur d’abord, formant des paysages où se détache, parfois, un élément reconnaissable, mais où le plus souvent ne restent perceptibles que des formes indistinctes et des mouvements, « un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles. » Bienvenue chez Zao Wou-Ki ! Il y a comme un je-ne-sais-quoi dans cet apparent presque-rien dans lequel nous pénétrons, une vie intense qu’on sent palpiter, une respiration qui nous absorbe et nous transporte.

Zao Wou-Ki – Un monde de silence splendidement plein et animé

Peinture et philosophie

Pas d’autre attitude possible que de rester songeur devant ces toiles qui jouent avec le vide et le plein, piégeant parfois la matière, traçant par endroits une calligraphie inventée, conjuguant le mouvement avec l’immobilité, un tout dense et peuplé avec le peu et le disert. La Traversée des apparences (1956) le dit assez. Nous sommes au-delà du miroir, dans un monde peut-être plus réel que l’univers qui nous entoure.

De l’amas de matière utilisé avec parcimonie au tracé fait d’un trait, dans le mouvement, du dripping minutieux à la coulure accidentelle laissée à dessein sur la toile ou aux couleurs qui se fondent et se recouvrent telles des peaux délicates, imprimant dans la rétine comme une transparence subtile, se dégage un espace où la réflexion intérieure se déploie. On sent chaque geste longuement mûri, chaque superposition intention volontaire, chaque trouée dans la nuée sombre triomphe du vide, mais d’un vide paradoxalement empli de substance. On pense au subtil mélange du yin et du yang, à leur frontière mouvante et insaisissable, à une forme de pensée toujours en mouvement qui fait des contraires matière en perpétuelle évolution.

Hommage à Monet (1991). Huile sur toile 194 x 483 cm. Coll. privée

Hommage à Monet (1991). Huile sur toile 194 x 483 cm. Coll. privée

Une abstraction très matérielle

L’exposition situe le départ du curseur au moment où le peintre quitte l’univers de la figuration. On le rattache dès lors au courant de l’abstraction – lyrique. Mais est-il abstrait pour autant ? Sans doute parce que ses toiles, le plus souvent, n’ont pour titre que leur date d’achèvement, manifestant ainsi le refus de l’artiste de représenter. Il n’en est pas moins vrai que l’œuvre, bien que dépourvue de présence humaine – peut-être croit-on distinguer une barque ballottée par les flots dans Le vent pousse la mer (2004) – ou même de figurations naturelles – une branche d’arbre dans un Hommage à Claude Monet (1991) peut constituer une exception – n’est ni froide ni déshumanisée. On baigne dans une nature déconnectée du réel, où l’immatérialité acquiert une présence, physique. C’est cela la magie de la peinture Zao Wou-Ki : matérialiser des paysages de rêve où l’esprit vagabonde, libéré des contingences. Mais il n’y a pas de minéralité dans les paysages que l’artiste nous invite à parcourir. Plutôt des senteurs de sous-bois et d’humus, des odeurs d’iode, tout un monde de l’élémentaire, de l’originel, du premier, mais un monde vivant.

Hommage à Matisse 02.02.86 (1986). Huile sur toile 162 x 130 cm. Coll. privée

Hommage à Matisse 02.02.86 (1986). Huile sur toile 162 x 130 cm. Coll. privée

De la couleur aux encres

Tout au long de ce demi-siècle de parcours, la couleur explose. Ce sont des bleus intenses, des émeraudes profonds, des ocres flamboyants, des jaunes qui irradient, des rouges qui incendient qui s’allient aux roses saumonés, aux mauves délicats, aux beiges, aux noirs et aux bruns. La lumière émane des tableaux, baigne le spectateur comme une source de jouvence où il se ressource. Il y a de l’essentiel dans cette peinture et l’on n’est pas surpris qu’au tournant du XXIe siècle, l’artiste épure son style en introduisant l’encre dans ses tableaux. Mais ce ne sont pas des œuvres de petite taille mais des tableaux géants sur lesquels s’étalent les taches étoilées permises par l’aquarelle alternant avec des coulures nettes, déclinant toute la gamme des gris aux noirs. Les encres de Michaux – les deux hommes furent amis et Michaux écrivit d’ailleurs spontanément en 1949 huit poèmes sur les lithographies de Zao Wou-Ki – viennent immédiatement à l’esprit, mais là où Michaux travaille le petit format, Zao Wou-Ki pratique le gigantisme ; là où on peut voir chez Michaux un exercice de la pensée, assez intellectuel, il y a chez Zao Wou-Ki une matière en acte secrétant sa propre pensée, douée d’une énergie propre, une osmose entre la matérialité de l’œuvre et la réflexion philosophique.

Sans titre (2006). Encre de Chine sur papier 274,5 x 213,5 cm. Coll. privée

Sans titre (2006). Encre de Chine sur papier 274,5 x 213,5 cm. Coll. privée

Une synthèse artistique

Ce retour vers l’encre en fin de parcours peut résonner comme un retour aux sources. Il dit les origines chinoises de Zao Wou-Ki, qui quitta l’école des Beaux-arts de Hangzhou en 1935 pour rejoindre la France et hanter le Montparnasse des années 1930. Il dit la calligraphie, jamais totalement absente quoique transposée dans l’œuvre, mais il dit aussi les préférences de Zao Wou-Ki pour ce qu’on pourrait qualifier d’art zen. L’artiste se passionne dans les années 1950 pour Déserts de Varèse – un titre éminemment significatif –, reprend, sous une autre forme, la tradition asiatique des rouleaux peints qui permet de faire fi de l’enfermement du cadre et d’ouvrir sur un espace qui tend vers l’infini. On retrouve la finesse, l’attachement aux détails, l’alliance entre le mouvement, sans rature ni repentir, et une intense réflexion préliminaire qui conduit le geste. Les pinceaux de Zao Wou-Ki, dans leur fusion de l’Orient et de l’Occident qui rencontre aussi bien la tradition chinoise que Matisse, Monet, Vieira da Silva ou les Américains Sam Francis, Joan Mitchell ou Rothko, tracent dans une calligraphie imaginaire et contemporaine un idéogramme immémorial.

Zao Wou-Ki – L’espace est silence

Commissaires de l’exposition : François Michaud et Erik Verhagen

Du 1er juin 2018 au 6 janvier 2019, du mardi au dimanche 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h

Musée d’art moderne de la Ville de Paris – 11, avenue du Président Wilson – 75116 Paris

Tél. 01 53 67 40 00. Site : www.mam.paris.fr

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