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Arts-chipels.fr

Le Maître et Marguerite. Une symphonie étrange « entre sublime et chaos » et un brûlot antistalinien encore incandescent.

Le Maître et Marguerite. Une symphonie étrange « entre sublime et chaos » et un brûlot antistalinien encore incandescent.

Baroque et foisonnant : tel apparaît ce spectacle inclassable qui mêle allégorie politique, histoire d’amour et références chrétiennes dans une farce noire et grinçante qui en appelle à la liberté.

Sur un plateau délimité par des bandes lumineuses qui apparaîtront ou disparaîtront pour signifier le lieu, des chaises de bric et de broc sont installées. Les spectateurs sont installés tout autour, sur trois côtés. Les comédiens sont dans l’arène, le public intégré au spectacle. Sur les murs, des projections de couloirs sans fenêtre et aux portes uniformément closes disent l’enfermement. Ils laisseront place selon les besoins à des menus de restaurant ou à une traduction des textes parfois proférés dans leur langue d’origine.

Dans l’entrecroisement des pistes

Dans cette œuvre protéiforme plusieurs histoires se mêlent et s’entrechoquent dans un montage heurté façon Dziga Vertov et avant-garde russe. Elle commence à la plage où quelques jeunes désœuvrés, écrivains de leur état, devisent légèrement sur l’inexistence de Dieu et l’omnipotence des hommes quand débarque le Diable, aux allures de dandy anglais tout de flegme et d’ironie caustique. Il se gausse de leur incroyance et annonce au chef de la nomenklatura, Berlioz, qu’il finira décapité. Un tramway lui passe dessus, prophétie accomplie…

Comment, dans le monde stalinien pétri de réalisme socialiste obligatoire, énoncer que Dieu et le Diable existent ? Impossible ! et ceux qui l’affirment n’ont pour perspective que l’hôpital psychiatrique… où se trouve un écrivain, le Maître, interné pour avoir écrit une manière de nouvel Évangile apocryphe narrant la rencontre de Jésus (Yoshua) et de Ponce Pilate. Il les fait converser par-delà la mort du second tout au long du spectacle en grec ancien qu’émaillent quelques pointes d’hébreu. Le Maître a fui Marguerite, qu’il aime au-delà de tout, parce que son roman a été déclaré non conforme par les autorités, jugé hors les rails par le pouvoir en place et qu’il refuse de lui en faire porter le poids, même en partie. C’est là qu’entre en scène le mythe de Faust : le Maître et Marguerite choisiront l’Enfer plutôt que l’enfermement et l’ordre imposé. Le Diable, semeur de trouble et de chaos, est aussi le ferment de la liberté.

(c) Antonia Bozzi

(c) Antonia Bozzi

Une galerie de personnages improbables

Outre le Diable, qui perd son accent au fil du spectacle, d’autres personnages étranges hantent les lieux. Il y a ce chat, chafouin et bavard, qui parle et embrouille encore davantage la pauvre tête du poète Ivan. Il y a l’écrivain qui endosse les hardes du martyr, de la victime expiatoire en même temps qu’il se fait messianique. Mais ce double de Jésus est une inversion du miroir : il lui faut la force du chaos pour exister. Il y a enfin Marguerite, qui accepte de devenir, l’espace du Vendredi Saint, une sorcière : la maîtresse de maison au grand bal de Satan. Elle y accueille les plus grands criminels et doit trouver pour chacun un mot gentil. En échange elle obtiendra de retrouver son amant pour vivre son amour. Mais ni Dieu ni le Diable ne sont contents. Ils les font empoisonner afin qu’ils gagent les rives de l’Enfer.

Quant au spectateur, convié à partager les agapes sataniques ou à se laisser tenter par un or qui se transforme en pelure de papier sans valeur, il est pris à partie dans cette accusation en règle contre les profiteurs de tout poil, montré du doigt dans cette dénonciation crue de la vénalité qui pousse les hommes, inclus dans la stigmatisation des interdits de tout poil. Le texte est sans cesse dé-théâtralisé, quotidianisé, rendu à une forme de banalité par le jeu, comme s’il s’agissait d’une situation de tous les jours, sans rien d’exceptionnel. Ce monde est à nos portes, c’est le nôtre et le diable est au milieu de nous, comme la prévarication, la corruption et la censure. Elles ne sont pas l’exceptionnel mais la norme que nous subissons, voire même que nous adoptons tous les jours. Du grand bazar rigolard et iconoclaste du début, nous glissons peu à peu vers l’incantation. Le spectacle perd un peu au passage de sa merveilleuse inventivité foutraque. N’importe : l’ensemble donne envie de lire ou de relire le roman sans cesse repris et peaufiné par Boulgakov entre 1928 et 1940.

Le Maître et Marguerite. Une symphonie étrange « entre sublime et chaos » et un brûlot antistalinien encore incandescent.

Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, adaptation d’Igor Mendjisky (éd. française L’avant-scène théâtre)

Traductions : du grec ancien (Deborah Bucci), de l’hébreu (Zohar Wexler)

Mise en scène : Igor Mendjisky

Avec : Marc Arnaud ou Adrien Melin (le Maître), Romain Cottard (Woland, Afrani, Dr Stravinski), Pierre Hiessler (Pilate, Trepan, Berlioz), Pauline Murris (Hella, Infirmière, Frieda), Alexandre Soulié (Behemoth, Bourreau, Pagoda), Esther Van den Driessche ou Marion Dujardin (Marguerite), Yuriy Zavalnyouk (Azzazelo, Yeshua)

Scénographie : Claire Massard et Igor Mendjisky

EN TOURNÉE

Du 6 au 27 juillet 2018, à Avignon, au 11. Gilgameh Belleville

Du 6 au9 mars 2019, à Nantes, au Grand T

Les 12 et 13 mars 2019, à Antony/Châtenay-Malabry, au Théâtre Firmin Gémier-La Piscine

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