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Arts-chipels.fr

Les bijoux de pacotille. L’expérience du deuil assumée et mise à distance au travers d’un spectacle plein d’émotion

(c) Pierre Grobois

(c) Pierre Grobois

Mettre en scène sa propre vie et les répercussions de la perte, enfant, de ses deux parents aurait pu donner lieu à une vision narcissique et larmoyante destinée à faire pleurer dans les chaumières. Il n’en est rien. Céline Milliat Baumgartner contourne dans ce beau spectacle tous les écueils de l’exercice avec sensibilité et délicatesse.

Un plateau nu surmonté d’un immense miroir incliné en biais qui double l’espace de la scène, donne l’envers de ce qui y est proposé, comme pour nous proposer une vision à 365 degrés, une manière de regarder cette histoire sous tous ses angles, d’en percevoir toutes les facettes. Une femme apparaît, avec dans les bras un grand carton : la boîte dans laquelle elle enferme les vestiges de son enfance, le lieu mythique de sa mémoire, celui où elle conserve ce qui lui reste de souvenirs. Un lieu abstrait, qui renvoie à ce qui lui traverse la tête, un espace que viennent habiter des images, photos d’enfant ou fragments de films en super 8 qui en tapissent le fond ou se projettent sur les parois. La surface réfléchissante en démultiplie l’impact et les transforme dans le même temps, comme le miroir déformant de la mémoire.

Un accident destructeur dans le vert paradis de l’enfance

Dans sa robe brodée un peu ample, qui rappelle la petite fille qu’elle a été, dont les poches, comme dans la valise de Mary Poppins, contiennent le monde qu’elle a gardé soigneusement caché durant de longues années, Céline Milliat-Baumgartner raconte. L’accident de voiture qui a tué ses parents, le baby-sitter qui les gardait, son frère et elle, ce soir-là, le silence de la famille pour les préserver, l’enterrement dont on les a privés, ce qui lui est resté – des boucles d’oreilles en forme de fleur et des bijoux de pacotille, deux bracelets tintinnabulants noircis par l’incendie qui a ravagé la voiture. Par bribes, dans le désordre, elle évoque ce qu’elle a pu reconstituer, ce qu’elle a rassemblé par la suite, la vie qui a suivi. Après cela, rien n’a plus été pareil : un déménagement pour vivre chez un oncle et une tante, une nouvelle vie, un nouveau décor.

(c) Pierre Grosbois

(c) Pierre Grosbois

L’émotion contre le pathos

 Céline Milliat-Baumgartner évoque à petits mots, qui peinent à sortir de sa bouche, à petits gestes, funambule fragile sur un fil en instance de se rompre, ce qu’elle a gardé de ses parents et ce qui lui a manqué. L’omniprésence de l’image de sa mère, la bienveillance un peu distante de son père, les révoltes contre l’autorité parentale qu’elle n’a pas eues, la matière dont on se construit avec cette absence assourdissante. Loin d’être larmoyante ou de donner dans le pathos, cette évocation qui passe la barrière des mots trouve dans l’émotion mais aussi dans l’humour le moyen de conjurer la blessure, d’y puiser la force d’une survivance qui conduit à la vie même. Cette petite femme toute en fragilité presqu’enfantine, qui n’a pour accessoires qu’un carton dont ne sort rien d’autre que les visions qu’y s’y projettent et qu’une paire de chaussons de danse, envahit de sa présence cet espace vide que vient parfois caresser le friselis d’une vague, un souvenir de bord de mer, de vacances en famille.

La mise en scène, toute en presque riens délicats, en esquisses aériennes et fugaces, et la conception de l’espace, riche dans sa vacuité car habité par les fluctuations de la mémoire, proposent un écrin harmonieux et subtile. Quant à ce récit sur soi, libératoire, tout à la fois réel et reconstruit, réinventé, il aurait pu n’être qu’un déversement cathartique ou un misérabilisme à la Sans famille. Au lieu de cela se développe une évocation douce de la perte et du manque qui réside, à un autre niveau, en chacun de nous, et la magnifique leçon de vie qui en surgit…

Les Bijoux de pacotille de Céline Milliat Baumgartner (livre publié aux éditions Arléa)

Mise en scène Pauline Bureau

Avec : Céline Milliat Baumgartner.

Théâtre du Rond-Point (salle Roland Topor), 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 6 au 31 mars 2018, à 20h30

Tél. 01 44 95 98 00

www.theatredurondpoint.fr

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