22 Octobre 2026
Ce spectacle fait renaître un sujet longtemps poussé sous le manteau : les exactions du franquisme et le traumatisme qu’elles ont laissé. Il convoque le son et le théâtre pour faire réémerger une mémoire enfouie.
Pendant très longtemps, en Espagne, le souvenir de la guerre qui opposa les républicains aux phalanges du général Franco et des quarante années de dictature qui ont suivi est resté enterré au plus profond des mémoires. Dans le pays, c’est parfois au sein de chaque famille que la blessure inexprimée est restée ouverte, faisant de cet épisode de l’histoire espagnole un sujet tabou, occulté. Du côté des immigrés qui ont, par milliers, franchi la frontière en 1936, et après, le souvenir de la sauvagerie de la répression et des horreurs commises s’est imprimé dans les mémoires, avec le souci, pour ceux qui sont partis, de ne pas transmettre aux générations suivantes le traumatisme que la guerre et la dictature franquiste avaient laissé.
En 1977, deux ans après la mort de Francisco Franco, pour tenter de colmater les brèches dans une Espagne profondément clivée, une loi d’amnistie a été adoptée par le Parlement espagnol. Elle a libéré les prisonniers politiques mais a également garanti l’impunité à tous ceux qui avaient participé aux crimes pendant la guerre civile et durant le régime franquiste. Considérée comme un « pacte de l’oubli » qui a eu pour effet de ne pas enquêter ni poursuivre les franquistes pour violations des droits humains, assimilant « victimes et agresseurs », elle prenait en compte le délai de prescription des crimes. À l’inverse, les Nations-Unies ont fait valoir l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité et demandé l’abrogation de cette loi.
Après l’exhumation, dans les années 2000, de fosses communes des victimes du franquisme, la loi de 2007, non abrogée, a été révisée en 2022 pour réhabiliter les victimes de guerre, permettre aux exilés et à leurs descendants jusqu’à la deuxième génération d’obtenir la nationalité espagnole à condition d’en faire la demande avant le 21 octobre 2024, une date ensuite prorogée d’un an. Elle proclame le régime franquiste illégal et reconnaît le statut de victimes aux bébés volés – dont on estime le nombre à plus de 30 000 –, retirés à leur mère pour des raisons idéologiques durant les années Franco. Quant à l’État espagnol, il prend en charge la recherche et de l’identification des disparus.
C’est l’arrière-plan que Faustine Noguès, descendants de républicains émigrés, s’est approprié, pour partir à la reconquête de ses origines.
Psicofonía. Écouter le silence et son message
Théâtrale et ludique dans son apparente absence de théâtralité est la proposition de Psicofonía. C’est sur un plateau vide, où trône une pierre montée sur une colonne d’exposition noire, que nous accueille la comédienne-autrice-metteuse en scène Faustine Noguès. La pierre, elle, est un symbole. Elle vient d’une ville morte : Belchite. Bombardée par les franquistes, elle n’est plus aujourd’hui que ruines. Un espace mémoriel dans lequel Faustine Noguès a enregistré le silence. Ce silence qu’elle veut nous faire écouter au casque, et dans lequel s’agitent des souffles indistincts qui, on le comprendra, sont ceux de la mémoire qu’elle recherche.
C’est à travers cette écoute au casque qui concerne environ les trois quarts du spectacle, que vont surgir une série d’atmosphères qui évoquent cette époque du franquisme, modelées par la voix de la comédienne qui nous escorte au pays des morts.
Y apparaîtront des musiques emblématiques. On reconnaît Manuel de Falla. Les cordes du violoncelle frottent, grattent et raclent comme si leur vie en dépendait. La guitare, flamenca ou pas, forme, avec les percussions des palmas, ces claquements de mains du folklore andalou, ou les zapateados, marqués par le frappement à rythme soutenu des pieds des danseurs sur le sol, la référence à une identité vécue au plus profond.
À travers eux surgit le duende, cette émotion intraduisible chère à Federico Garcia Lorca qu’on peut rapprocher du blues ou de la saudade brésilienne. « Une simple leçon sur l’esprit caché de la douloureuse Espagne », écrit Lorca dans Jeu et théorie du duende, alors que se développe la haine qui finira par l’emporter, lui aussi.
Les enregistrements sonores, issus d’entretiens que mène l’autrice au cours de son enquête, prendront leur part de cette évocation-invocation qui aborde aussi bien la mise à mort, durant cette période, de l’intelligence que le laboratoire des armes de guerre de la Wehrmacht que constitue l'Espagne en 1936.
Un questionnement autobiographique mais aussi collectif
Pour tenter de saisir ce bruissement du chaos des années 1930, Faustine Noguès part de l’histoire de sa propre famille : des républicains espagnols réfugiés en France, où ils reconstruiront leur vie. Des grands-parents chez qui elle passe des vacances, en Corrèze, dans un village où s’est reconstituée une communauté de bûcherons espagnols fuyant la dictature. Là est son Espagne, jusqu’à ce qu’elle découvre leur origine, la région de Cáceres, et leur histoire de famille d’ouvriers agricoles qui ont subi la faim et la répression et dont certains membres ont été torturés, emprisonnés, assassinés.
Lorsqu’elle décide d’écrire sur le sujet, elle se heurte à une fin de non-recevoir de ses grands-parents, à la volonté de jeter un voile sur le passé pour que rien ne transpire, une manière d’effacer le passé comme le fascisme l’avait fait en réécrivant l’histoire. De peur que ne renaissent la guerre et les meurtres qui l’ont accompagnée.
Et puis il y a cette loi de 1977 où l’amnistie jette une amnésie complète sur les événements, avant que l’on ne découvre, dans les années 2000, les immenses charniers des fosses communes. Des crimes franquistes enfin mis au jour, qui libèrent la mémoire.
C’est de cette démarche que procédera le spectacle. De cette plongée dans l’intérieur pour faire sentir ce qui résulte du silence. Un brouillard, en même temps que le sentiment diffus que quelque chose ne va pas, qu’il y a dans l’héritage qu’on vous a transmis un non-dit qui continue à peser, quelque chose qui se serait fixé sur le patrimoine génétique et influencerait le comportement sans qu’on sache d’où viennent ces inquiétudes inexpliquées. Ce qui se rattache à ce que l’on nomme aujourd’hui l’épigénétique.
On pourrait imaginer que cette comédienne qui déambule sur la scène en s’adressant au public dans le creux de l’oreille dans une semi-pénombre à la lumière changeante engendrerait l’ennui. Ce n’est pas le cas. L’originalité du propos et de la manière de le mener, même si la « psicofonía » fait sourire, sont menés avec brio dans un crescendo qui relie entre elles les différentes pièces d’un puzzle à la fois personnel, historique et créatif. Même si l’on n’est pas complètement partie prenante, on se laisse attraper par le bout de la sympathie, qui est un souffrir ensemble…
Psicofonía - Silences d’Espagne (texte publié aux Éd. L’Œil du Prince)
• Texte, mise en scène et jeu Faustine Noguès • Création sonore, composition Colombine Jacquemont • Dramaturgie / collaboration artistique Joséphine Supe • Création lumière Willy Cessa • Musique et voix enregistrées Renaud Déjardin (violoncelle), François Aria (guitare), Nati James (danse flamenco), Olmo Hidalgo (voix) • Direction de production Marie Leroy • Administratrice de production Lila Boudiaf • Production Compagnie Madie Bergson • Coproduction Théâtre de la Cité Internationale, Espace Marcel Carné - Saint-Michel sur Orge, l’Archipel à Fouesnant, Théâtre d’Aurillac, Théâtre de Noisy le Grand Préachats Odyssud – Blagnac, Théâtre Jacques Carat – Cachan, Théâtre André Malraux – Chevilly Larue, Théâtre des Halles- Avignon • Soutiens DRAC Île-de-France, Région Île-de-France, SPEDIDAM, Institut Français d’Espagne, Ambassade de France en Espagne, Ville de Paris, Ville de Madrid, Residencia de Estudiantes de Madrid, Théâtre du Fil de l’Eau à Pantin • Avec le soutien du ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de France • La compagnie Madie Bergson est conventionnée par la DRAC Île-de-France S Création en avril 2026 au Théâtre de la Cité internationale à Paris • Durée estimée 1h15 • À partir de 15 ans.
26 > 28 novembre 2026 à 20h30 Odyssud, Espace pour la Culture de la Ville de Blagnac