22 Octobre 2026
Pierre Meunier affronte une horloge géante qui, implacable, bat la mesure du temps et il met en mouvement une série de machines de sa fabrication, aussi captivantes que pernicieuses, pour mieux s’en affranchir. Le Cube, studio de création de la Belle Meunière à Hérisson, accueille ce solo insolite, matière à réflexion.
Le temps des horloges
Dans le silence du plateau, une horloge monumentale, juchée sur un piédestal tournant, bat le temps d’un tic-tac inexorable. C’est un curieux assemblage, avec des rouages et un balancier en bronze doré et des poids en pierre brute, bricolé par Pierre Meunier à partir d’une horloge de clocher récupérée auprès d’un ami horloger. L’artiste ne tarde pas à commenter la présence de l’instrument. « Ça bat, oui, ça bat bien […] ça bouge sans se déplacer… » Ce qui ne l’empêche pas de critiquer l’engin « brillant autel dédié au culte du chiffre […] qui nous met tous en rang […] une machine à dire quand. » Et d’adresser la parole au mécanisme à balancier, indifférent mais non moins imposant.
Face à la machine, l’acteur se fait philosophe : « Il y a des peuples qui n’avaient pas de mots pour dire “temps“, “trop tard“, “attendre“… ». Aussi va-t-il, avec des mots et une logique bien à lui, se confronter physiquement à ces assemblages de roues dentées et de poids, fruit du génie humain pour mesurer le temps : « De quel chaos a-t-il fallu s’affranchir, se demande l’artiste, pour en arriver à l’aiguille décrivant un cercle pointilleux d’instants égaux et successifs ? »
Son texte, agencé comme des rouages bien huilés, joue avec les mots et les idées à la manière d’un Raymond Devos. Il nous amène vite à penser au revers de cette invention : l’asservissement de l’homme au temps, voire son aliénation à la machine. On songe inévitablement aux Temps modernes où Charlie Chaplin se fait littéralement happer dans les engrenages. Mais que deviendrait notre espèce sans ces engins « à dire quand » : « On ne saura plus quand on sera mort, on ne sera plus quand on sera né ».
En découdre avec la mécanique
Au fil de sa pensée, Pierre Meunier ne reste pas sans agir. Le voilà, colosse massif mais non moins agile, parcourant la pénombre du plateau pour explorer lesdits engrenages. Il en a construit plusieurs – avec le concours de Richard Penny – qu’il met en branle avec malice. Il disparaît sous un lourd et dangereux mobile constitué d’aiguilles d’horloges d’église, projetant des ombres inquiétantes aux murs. Il dévoile un drôle d’assemblage de roues dentées et de pignons rouillés venus d’un clocher, couplés à une manivelle. Ça fonctionne. Mais comment ?
Vient le temps du démontage pour voir ce que ces machines ont dans le ventre. L’horloge au centre du plateau, désossée, n’a plus son mot à dire, l’homme a repris le contrôle, rétabli la hiérarchie.
En bricolant sur scène, l’artiste développe des raisonnements aussi ludiques que son jeu. Tantôt songeur, tantôt impétueux, il nous entraîne au pays de la mécanique tout en déjouant les pièges tendus par une technologie de plus en plus sophistiquée. Il ouvre un espace de réflexion sur le concept de Temps ; le présent qu’il aimerait faire durer et l’avenir moins certain…
Éloge du mouvement
Si Pierre Meunier s’émeut du génie humain et de ses inventions horlogères, il propose de s’affranchir des dérives du progrès. « On a dénié au mouvement sa valeur essentielle, on s’étonne ensuite de l’avancée de flammes dévorantes ou de côtes noyées sous les vagues géantes, autant de signes d’un avenir en colère. »
Il trouve les mots et les danse, un vocabulaire abondant pour dire combien est essentiel le mouvement, tout mouvement, qui nous anime. Et celui que nous avons, au fil des siècles, impulsé à la matière. Ébranler l'inerte et faire bouger le monde, ce pourrait être la raison d'être de tout engrenage...
L’artiste poursuit ici une recherche dans laquelle la matière, les objets et les phénomènes physiques occupent une place centrale. Il se plaît à manipuler des matériaux lourds tels que des cailloux (Au milieu du désordre - 2003) ou des appareils électriques (La Bobine de Ruhmkorff - 2013). Le vaste Cube d’Hérisson, qu’il occupe depuis 2011 avec sa compagnie la Belle Meunière, codirigée avec Marguerite Bordat, se prête parfaitement à ses spectacles atypiques et expérimentaux dont Engrenages est un bel aboutissement. Le temps, l’artiste l’a pris aussi à construire ses machines et élaborer son texte. Au résultat, il nous met l’esprit en mouvement.
Le Cube, un bâtiment chargé d’histoires
Bardé de bois et peint en bleu, le Cube s’élève au milieu des champs, à proximité d’Hérisson, dans l’Allier. Ce village moyenâgeux du Bourbonnais, situé non loin de Montluçon, a été investi il y a plus de quarante ans par les Fédérés, compagnie fondée par Olivier Perrier, natif du coin, Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin. D’année en année, grâce à ses rencontres théâtrales estivales de renommée nationale, Hérisson a attiré nombre d’artistes, dont certains se sont installés dans les parages pour y travailler. Ainsi, le Footsbarn Travelling Théâtre y a établi son chapiteau et développé une activité itinérante et, aujourd’hui, voisinent avec la compagnie la Belle Meunière de Marguerite Bordat et Pierre Meunier Les Rétamées, théâtre de rue « explosif tout terrain ! », dirigé par Lola Marchais, Zina-Lucia Meziat, Pauline Dordoigne et Aliénor Leïchlé ; le marionnettiste Patrick Sims ; le club Bruit rOse, qui organise des concerts de musiques actuelles. Depuis peu, le comédien Pascal Rénéric convie le public à des événements dans un moulin, transformé en guinguette : L’Insubmersible. La Culture au champ, ici ça n‘a rien d’une utopie, et elle préservé ce village de cinq cents habitants d’exinction.
Le Cube a été érigé en 1989, conçu par les Fédérés pour la production de spectacles et de films alors qu’ils étaient à la tête du Théâtre des Ilets, à Montluçon, qu'ils dirigèrent jusqu’en 2002. Cet espace de 350 m2, équipé techniquement, leur a permis non seulement de produire certaines de leurs pièces mais d’accueillir des compagnies pour répéter et créer, dont Didier-Georges Gabily, Joël Pommerat, Claire Lasne, Mohamed Rouahbi….
Peu à peu délaissé par les directions successives du CDN de Montluçon, et menacé de démolition, le Cube a été racheté par la compagnie la Belle Meunière en 2011, sur ses fonds propres, et complètement rénové. Marguerite Bordat et Pierre Meunier y font leurs spectacles, souvent cosignés, dernièrement Bachelard Quartett. C’est là que Marguerite Bordat a donné naissance à son récent opus, Voyage au pays de l’inséparé et prépare le suivant, Presto, pensé pour le jeune public, en écho à Engrenages, auquel elle a collaboré.
Pensé comme un « abri de production », cet « atelier de fabrique artistique » accueille aussi en résidence d’autres équipes, pour des créations, stages, ateliers, lectures et divers événements. C’est aussi un lieu d’échange et de rencontres, notamment avec le public du territoire, convié à assister à des créations en cours.
Engrenages (texte à paraître aux Solitaires intempestifs)
• Création, texte, jeu et mise en scène Pierre Meunier • Collaboration artistique Marguerite Bordat • Lumière et régie générale Morgan Romagny • Construction Richard Penny • Production-diffusion Céline Aguillon • Administration Catherine Dété et Natash Hopkins-Shaw • Coproductions Marion Nettes – festival international et centre de culture ABC • Avec le soutien de la Fondation MPAP61 • Avec l'aide du conseil régional Auvergne Rhône-Alpes • Création en octobre 2026 au Cube, Studio Théâtre, Hérisson (Allier)
Du 15 au 17 octobre 2026 Le Cube, Studio Théâtre, Hérisson (Allier), création
Du 8 au 11 novembre 2026 Festival International MarionNettes - la Chaux-de-Fonds (Suisse)
Du 13 au 30 janvier 2027 Théâtre de l’Echangeur - Bagnolet