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Arts-chipels.fr

Le Poisson-Scorpion. Nicolas Bouvier, au bord du monde et de lui-même.

Phot. © Carole Parodi

Phot. © Carole Parodi

Samuel Labarthe incarne l’écrivain voyageur retenu par la maladie et quelque sortilège sur l’ile de Ceylan. La mise en scène rend concret un récit finement ciselé, à l’envers de l’exotisme.

« Pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques »

Dans Le Poisson-Scorpion, Nicolas Bouvier (1929-1998), figure emblématique de « l’écrivain voyageur », relate son séjour de neuf mois sur l’île de Ceylan (Sri Lanka), en 1955.

À l’été 1953, le jeune Suisse s’embarque, avec son compatriote Thierry Vernet, à bord d’une Fiat 500 Topolino, pour faire route vers l’Orient, à travers l’Anatolie et l’Afghanistan, franchissant le Khyber Pass. Là, il poursuit seul son périple, jusqu’au Japon, en passant par l’Inde et par Ceylan, où il compte rejoindre Thierry Vernet. Mais son ami et sa compagne, déjà partis, il atterrit, malade et fauché, dans une chambre d’hôtel sordide. De retour de voyage, en 1956, il écrira L’Usage du monde, édité à compte d’auteur à la librairie Droz en 1963, puis Japon, en 1967, remanié en Chronique japonaise en 1975 (Payot). Le Poisson-scorpion, paru en 1981 chez Gallimard, soit vingt-cinq ans après le périple, frappe par sa qualité littéraire et poétique. L’auteur y déjoue, sous forme d’une descente aux enfers, le miroir aux alouettes que constitue la soif d’exotisme du globe-trotteur.

Loin de la carte postale touristique d’’île paradisiaque, « une émeraude au cou du subcontinent », Ceylan devient « l’île des démons » dont les sortilèges l’entraînent aux confins de la folie. Le voyageur, saisi par la fièvre paludique, en proie à la solitude et hanté par les lieux, tombe dans une dépression hallucinée. À l’instar d’Ulysse s’attachant au mât, il réchappe aux maléfices en restant le plus souvent confiné dans sa « soupente bleue », rivé à sa machine à écrire, à observer le manège fascinant des insectes, ses colocataires. Il rapporte un combat épique entre termites et fourmis : « Sifflements, chocs, cris de guerre, d’agonie, de dépit, cymbales de chitine. Certains coups de cisaille s’entendaient à deux mètres […] Est-ce de mon propre gré que je suis resté là des heures durant, accroupi, à regarder ces massacres en y cherchant un signe ? » L’observation entomologique, mi-amusée, plonge le narrateur dans un quotidien minuscule et animal, bruyant et sanguinaire, qui lui permet, paradoxalement, de reprendre pied et de réussir à quitter l’île. Le Poisson-Scorpion raconte, avec une précision horlogère et non sans humour, la dérive du voyageur. C’est sa dérive et sa renaissance au monde réel que Samuel Labarthe nous fait vivre avec intensité.

Phot. © Aldo Gilbert

Phot. © Aldo Gilbert

Mise en théâtre d’un chef d’œuvre littéraire

Le comédien, familier de l’univers de Nicolas Bouvier pour avoir joué plus de deux cents fois L’Usage du monde au Théâtre de Poche Montparnasse, se glisse dans la peau du narrateur, seul face à sa machine à écrire. Le plateau vide accueille un homme enjoué, prêt à découvrir l’île, suivant le plan qui s’affiche en fond de scène, censé le guider vers l’auberge où séjourne Thierry Vernet. Mais l’ami a quitté les lieux et la maladie est au rendez-vous…

Évoluant dans un espace scénique dont l’exiguïté renforce l’impression d’enfermement du personnage, Samuel Labarthe a le chic pour faire sonner avec naturel une langue élaborée, minutieuse, amoureuse du détail saillant et de la métaphore.

Il déplace à vue le lit, la table et la chaise qui constituent le mobilier. Ainsi, la 117e chambre d’hôtel de son long périple devient le dispensaire crasseux qui le recueille, le bar miteux où règnent les blattes, la rue populeuse avec sa faune interlope, une place où exerce un fakir patibulaire… Mais aussi, moins maléfique, l’épicerie où trône l’imposante matrone tamoule, détentrice d’un poisson-scorpion dans son « bocal à concombres ». Lorsqu’elle fait au poisson des grimaces, celui-ci répond par « d’élégants frémissements », ce qui rend le narrateur « jaloux comme un barbon. La place est prise, mais il n’est pas interdit de rêver ».

Chaque lieu surgit comme un fragment de mémoire dans l’errance du narrateur, flottant entre « le réel et l’occulte » : « Je suis tout de même dans l’Île-du-sourire-et-de-la-pierre-de-lune mais je pousse tout au noir pour la chagriner. »

Les projections qui animent l’écran en fond de scène – fissures, cancrelats grouillants, matières organiques, pour reproduire l’ambiance délétère des lieux, soulignent peut-être plus que nécessaire un texte suffisamment évocateur du malaise, de la fièvre et du vertige intime du personnage. La bande-son va dans le même sens : on entend les termites qui rongent le bois, les scarabées et blattes qui stridulent, le vent et la pluie des moussons… S’y mêlent les battements de cœur, le souffle du protagoniste, au plus près du réalisme. Le petit cinéma mental de l’écrivain s’en trouve un peu alourdi.

Phot. © Aldo Gilbert

Phot. © Aldo Gilbert

Une distance ironique

Malgré cette illustration visuelle et sonore un peu trop appuyée, Samuel Labarthe nous plonge dans un récit envoûtant, riche d’évocations et de sensations physiques où l’écriture affronte le passage à vide qui cloue Nicolas Bouvier sur place. Lequel voudrait pourtant « ne pas rester coincé ici comme une cartouche bloquée dans un canon rouillé ». Rythmé par le crépitement de sa machine à écrire portative et les phrases qui s’inscrivent sur l’écran, le comédien nous fait partager la puissance métaphorique de ce livre : « On croit faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », constate Nicolas Bouvier au terme de cette traversée de la folie. Écrire lui permet d’exorciser son mal-être et de remonter vers le monde des hommes : « Moi je commençais à revivre : j’avais touché le fond, je remontais comme une bulle. »

L’enfer est d’abord celui du voyage touristique, dont il se moque dans les premières pages du livre alors que depuis toujours, écrit-il, « l’île est le séjour des mages, des enchanteurs, des démons ». Mais la grande force de l’auteur est justement de tirer parti de cet arrière-fond mythique, décuplé par son mal être, pour élaborer un récit halluciné, parodique, parfois comique.

L’acteur, sous les traits du narrateur, tient son personnage à distance, rendant à plein la dimension ironique du texte, dans un subtil équilibre entre adresse au public et moments d’intériorité. Son jeu échappe au pathos tout en restituant la part initiatique et surtout la poésie du récit. Une performance saluée par le public.

Phot. © DR

Phot. © DR

Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier
• Adaptation Anne Rotenberg, Gérald Stehr, Samuel Labarthe • Mise en scène Catherine Schaub • Avec Samuel Labarthe • Scénographie James Brandily • Lumières César Godefroy • Univers sonore Aldo GIilbert • Vidéo Mathias Delfau • Coréalisation 42 Production, Théâtre de Carouge et Théâtre de Poche-Montparnasse • La création du Poisson Scorpion de Nicolas Bouvier a eu lieu le 4 novembre 2025 au Théâtre de Carouge (Suisse) • Durée 1h10

À partir du 2 septembre 2026. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h
Théâtre de Poche Montparnasse - 75, boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
T. 01 45 44 50 21

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