22 Septembre 2026
Ce seule-en-scène mené avec un engagement total par Estelle Meyer confronte, dans une approche iconoclaste, la figure de sainte Thérèse telle que l’exploite la religion catholique et sa personnalité de femme, symbole aujourd’hui de liberté et d’engagement.
Un caddie rempli de ce qui semble au départ détritus, lambeaux, déchets forme le seul décor en place sur le plateau sur lequel entre en scène une femme. Elle, elle est sainte Thérèse, revenue d’entre les morts, ressuscitée au XXIe siècle. C’est l’artifice auquel l’auteur, Paco Bezerra recourt pour évoquer Thérèse d’Ávila, figure majeure du catholicisme espagnol, grande réformatrice du Carmel, canonisée en 1622, présente sur scène à travers ce qu’elle a à nous dire aujourd’hui et pour aujourd’hui.
Auteur dramatique espagnol, Prix national de littérature dramatique 2009 décerné par le ministère de la Culture de son pays, Paco Bezerra, régulièrement mis en scène en Espagne à partir de 2011, voit sa carrière interrompue en 2022 avec Je meurs de ne pas mourir (La vie de Thérèse), censurée en Espagne, sous la pression de l’extrême-droite. La pièce mise en scène par Aurélia Lüscher traîne donc derrière elle un relent de soufre en raison de son propos, qui questionne le dogme et le replace avec impertinence et une malice certaine dans le monde contemporain.
Une autobiographie fantasmée
Le visage lourdement maquillé, en jeans et blouson de cuir, Thérèse offre une silhouette insolite, très éloignée des visions éthérées et lénifiantes auxquelles nous ont habituées les représentations picturales de la sainte. C’est une SDF qui nous fait face. Elle vient tenter de rassembler les morceaux d’elle-même – un bout de mâchoire à Mexico, une clavicule en Belgique, une main conservée par Franco qui ira jusqu’à l’entreposer dans la boîte à gants de sa voiture pour ne pas s’en séparer, des fragments disséminés dans le monde – dans l’idée de récupérer une intégrité que les « croyants », par ferveur religieuse, se sont partagés comme on se partage un butin, dans l’idée de se reconstruire.
Elle a décidé de dire non, de retrouver son identité en réassemblant tous les fragments qui la composent et qui ne sont pas simplement le fait de son histoire, mais aussi la résultante de ce qu’on a plaqué, au fil des siècles, sur elle. Par la seule force de la parole et du jeu, dans un aller-retour permanent entre passé et présent, elle va questionner la « réalité » et ses images, faire miroiter tous les reflets d’une personnalité complexe et de ce qu’elle a à nous dire aujourd’hui.
La résonance du passé et du présent
Née en 1515 et décédée en 1582, cette jeune fille d’origine juive séfarade de Tolède dont la famille fut convertie de force rêve devant les romans de chevalerie et les vies des saints – la Thérèse d’aujourd’hui relèvera le paradoxe qui fait d’elle une héroïne chrétienne dans ce temps d’Inquisition virulente et toute-puissante. Elle dénonce l’image de la jeune fille pure, uniquement occupée de Dieu en évoquant le désir de plaire et les fréquentations futiles qu’elle affectionne au seuil de l’adolescence et qui motivent par la suite son entrée au couvent. Elle y prendra cruellement conscience du manque de liberté qui y règne, au physique comme au mental, et, malade, le quittera avant d’entrer au couvent de l’Incarnation, non cloîtré, où la vie mondaine prévaut. Éprise d’idéal, alternant troubles de santé et rétablissements, elle se lassera de cette liberté factice du Carmel jusqu’à ce que l’illumination, provoquée par une image du Christ souffrant et mourant sur la Croix pour le salut de l’humanité ne la frappe et ne décide de sa vocation. Taxées par son confesseur d’alors d’illusions inspirées par le démon, ses visions deviendront « divines » lorsqu’elle rejoint les jésuites qui fondent un collège à Ávila. Ravissement spirituel et lévitation jalonnent son parcours qui s’accompagne du désir de réformer le Carmel et de revenir aux règles de l’Ordre prônant la pauvreté, la solitude et le silence. La SDF de la Thérèse moderne brocardera le luxe, le profit et la malhonnêteté avec les mots d’aujourd’hui.
C’est une Thérèse ancienne et moderne qui évoquera aussi le sort des femmes au XVIe siècle, marchandises dans des tractations commerciales ou politiques, dépourvues de droits, pour lesquelles les couvents offrent un abri contre les violences qui leur sont faites – un message qui parle directement à notre présent. Elle encore qui contribuera à protéger les femmes en créant dix-sept couvents dans toutes les provinces d’Espagne.
Un seule-en-scène décoiffant
Estelle Meyer fait de ce monologue autobiographique théâtre. Un récit de passion qui récupère dans le caddie les accessoires dérisoires et communs de son histoire, de ses tentations et de ses décisions. Elle fait d’un chiffon une cape, de morceaux de statues les reliques qu’on lui a arrachées, d’un jouet à piles la main du destin de Franco.
Passant du récit au stand-up, maniant la dérision, la mise à distance comme la conviction et la passion de ce personnage qui parcourt le temps en zigzag et saute en permanence du coq-à-l’âne, la comédienne arpente la scène, interpelle le public, le prend à partie tandis que, dans une langue d’aujourd’hui, elle évoque le parcours d’hier et la manière dont elle, femme déclassée, traduit la Thérèse du XVIe siècle, interprète les comportements de l’Église qui va tenter de la faire taire avant de la béatifier en 1614 puis de la canoniser.
Femme en révolte, femme droite dans ses bottes qui sait appeler un chat un chat, elle balance, au sens d’jeun’s, met le doigt dans toutes les plaies, en appelle à la liberté des femmes, à leur pouvoir de décider elles-mêmes de leur propre vie, de choisir leur destin. Dressée avec toute sa force de rébellion, avec une énergie qui souffle le vent de sa fureur, elle attaque : les hommes, le pouvoir, l’obéissance aveugle, le cantonnement à des règles édictées par d’autres. La liberté est son leitmotiv, sa raison d’être au monde.
Estelle Meyer habite le personnage de manière impressionnante. Elle promène sa dégaine négligée, habillée sans souci de la sainte qu’elle incarne, même si son T-shirt traduit à sa manière, avec son religieux en prière, son désir d’élévation et de foi. Sainte-clocharde à la manière dont Genet pourrait la percevoir, elle se montre imparfaite, en ruptures, toute en cris pour faire armure, une carapace qu’elle se construit pour pouvoir cogner et faire tomber des règles qui ne sont qu’oppression.
La question de la Foi
La question de son initiation mystique ne sera pas écartée. L’auteur ici n’oppose pas Foi et Révolte. À cette femme en lutte pour ses droits et ceux de ses sœurs, il ne présente pas la foi comme un à-côté. Elle est consubstantielle du parcours de Thérèse et il ne tranchera pas sur le sens à donner à ses visions, à l’ange qui plonge une lame dans son cœur ou aux extases qu’elle connaît, il ne les glissera pas dans le moule de la psychanalyse ou de la maladie – épilepsie, évanouissement, cardiomyopathie ou autres. Pasionaria de la liberté, Thérèse l’est tout autant en gagnant sa liberté dans un rapport direct avec Dieu, non médiatisé par l’Église, qu’en tant que femme qui s’affranchit des diktats masculins.
Thérèse d’Avila est irréductible à un schéma unique : enfant rêveuse, femme de lettres, clocharde, DJ, droguée, sainte, dans « un jeu entre le mauvais goût et le sublime », entre orgie et transcendance, prière et musique électro, elle est dans la coexistence et le frottement des mondes. Et le texte ne fera pas l’économie du dialogue entre trivialité et transcendance.
« Il y a un endroit qui n’est pas attrapable chez l’être humain. Et Thérèse l’offre dans ses mains », dit Estelle Meyer de son personnage, « cette idée de Dieu comme un château intérieur, cette pensée magnifique selon laquelle il y a plusieurs pièces pour s’approcher du mystère, et que la plus grande pièce est en soi. »
C’est alors que le chant s’élève, qu’Estelle Meyer se met à chanter. Voix d’Amy Winehouse pour France Culture, Dracula avec l’Orchestre National de Jazz ou Sarah Bernhardt pour Géraldine Martineau, elle sait faire de sa voix le véhicule des émotions. Le rideau de scène bleu dont elle se drape lui confèrera une pureté mariale et son ascension, au fil du chant que la compositrice et DJ tunisienne installée en France Deena Abdelwahed développe, s’effectuera, une fois encore, en croisant une réalité contemporaine banale et commune. Son ascension utilisera les moyens d’aujourd’hui et l’auréole de la sainte naîtra d’accessoires de rebuts.
Elle chante ce qui ne s’exprime plus seulement par des mots. Une aspiration. La ferveur. « Celui qui désire tout obtenir doit renoncer à tout ». Un paradoxe qui est celui de la vie et du fil avec lequel elle nous tient. À celle qui veut tout ne reste en fin de compte que « de mourir de ne pas mourir ».
Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse)
• Texte Paco Bezerra • Traduction Clarice Plasteig | Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale • Mise en scène et scénographie Aurélia Lüscher • Interprétation Estelle Meyer • Assistanat mise en scène Marguerite de Hillerin • Création lumière, régie générale et lumière Julien Boizard • Régie et création son Nicolas Hadot • Création musicale Deena Abdelwahed • Scénographie et collaboration visuelle Arnaud Louski-Pane • Création costumes Léa Gadbois Lamer • Collaboration visuelle corps et scénographie Cécile Kretschmar assistée de Madeleine Davies • Conseil autour de Thérèse d’Avila Agnès Mathieu-Daudé • Conseils magie Claire Chastel / Yvonne III • Stagiaire mise en scène Manon Dupont-Heiser • Direction de production Juliette Roels assistée de Laurine Aubry - Théâtre de la Bastille • Le texte est édité aux Solitaires intempestifs • Production déléguée Théâtre de la Bastille • Coproductions La Halle aux Grains – Scène nationale de Blois, Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, AG Soutiens Première lecture Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale, Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Collectif MXM • Durée 1h30 environ
Du 16 au 30 septembre 2026 à 20h
Théâtre de la Bastille – 76, rue de la Roquette, 75011 Paris
www.theatre-bastille.com
TOURNÉE
19 et 20 novembre 2026 Théâtre Joliette, Marseille
5 mars 2027 Théâtre de Châtillon
11 et 12 mars 2027 CNDO (Orléans) et Théâtre de La Tête Noire (Saran)