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Arts-chipels.fr

Le Roi nu. Une farce grotesque qui masque en le révélant tout le sinistre du totalitarisme.

Phot. © Vincent Zobler

Phot. © Vincent Zobler

Sylvain Maurice reprend l’une des pièces à la fois rares et décapantes d’Evgueni Schwartz, jamais jouées du vivant de l’auteur. Si l’on rit beaucoup, l’inquiétude n’est pas loin…

Il était une fois… un jeune porcher plein de gaieté qui respirait la joie de vivre. Il était une fois… une jeune princesse qui s’ennuyait beaucoup, tout entourée qu’elle était de ses nombreuses dames de compagnie. Quand le porcher et la princesse se rencontrent, c’est le coup de foudre. Mais déjà dans les contes, un berger et une princesse, ce n’est pas vraiment « convenable », alors un porcher c’est encore pire ! Papa-empereur, désireux d’y mettre bon ordre, organise le mariage de sa fille avec un roi voisin, un tyran fat et capricieux qui ne supporte pas la contradiction et exerce sur ses sujets une domination et une oppression aussi imbéciles que sans partage. Mais, comme dans les contes, tout est bien qui finit bien. Le porcher part avec sa princesse et le dictateur est renversé par une révolte populaire.

Phot. © Vincent Zobler

Phot. © Vincent Zobler

Le schéma d’un conte populaire destiné aux adultes

Evgueni Schwarz recourt dans cette œuvre à un procédé qu’il développe à partir de la fin des années 1920 : utiliser le fonds du conte populaire pour raconter, sous couvert de merveilleux, une histoire de son temps et en dénoncer les travers. Empruntant à Andersen, Grimm ou Perrault, il mêle avec un féroce sens du burlesque des situations que chacun peut reconnaître à la trame d’un imaginaire « enfantin » pour créer des pièces qui sont, chacune à leur manière, de véritables pamphlets politiques. Absolutisme et dictature, convoitise des puissants, immobilisme populaire sont tour à tour placés sur la sellette de sa plume qui s’inscrit dans la grande tradition de la farce et de la satire russes qu’on trouve chez Gogol comme dans les nouvelles de Tchekhov.

On comprendra que l’auteur, qui écrit ses pièces dans les années 1930-1940, alors que l’Union soviétique est dirigée d’une main de fer par le « petit père des peuples » Staline et que le réalisme socialiste règne en maître, n’ait pas réussi à en faire jouer une seule. Si l’on ajoute que l’épouse de Lénine, Nadejka Kroupskaïa, avait dénoncé la « nocivité du conte de fées » comme héritage de l’idéologie bourgeoise, on comprend que l’auteur, par ailleurs décoré pour sa participation à la résistance de Leningrad, ait dû changer de métier et laisser de côté sa fibre théâtrale…

Phot. © Vincent Zobler

Phot. © Vincent Zobler

Trois contes pour une pièce

Evgueni Schwartz amalgame dans le Roi nu trois contes d’Andersen. La Princesse et le porcher met en scène un jeune prince désargenté amoureux de la fille de l’empereur. Comme ses cadeaux – un rosier miraculeux et un rossignol – sont boudés par la belle, il se fait employer comme porcher impérial et propose à la jeune fille une marmite magique en échange de baisers. Alors que celle-ci accepte, le prince se dévoile et retourne seul dans son royaume. L’auteur russe lui empruntera la demande des baisers et la marmite, transformée par la mise en scène en micro.

La Princesse au petit pois conte l’histoire d’un prince désireux d’épouser une « vraie princesse ». Pour s’en assurer, alors qu’une jeune fille trempée par l’orage se présente à la porte, la mère du prince dissimule un petit pois dans une épaisseur de vingt matelas. S’il s’agit bien d’une vraie princesse, elle sentira une gêne et passera une mauvaise nuit, ce qui est le cas. Evgueni Schwartz introduira dans la pièce un doute sur les origines de la princesse, ce qui ajoute une péripétie cocasse à l'ensemble.

Enfin, dans les Habits neufs de l’empereur, la fable rend l’empereur qui se complaisait à être bien habillé victime de deux charlatans qui lui tissent un habit imaginaire. Craignant de passer pour un imbécile s’il ne le voit pas, l’empereur s’exhibe nu devant sa cour et ses sujets qui s’empressent d’admirer ce costume qui n’existe pas. Cette trame, reprise par le porcher Henri et son ami Christian qui se costument en tisserands dans le Roi nu, aboutit à une conclusion toute différente : un soulèvement révolutionnaire qui passe par la salle.

Phot. © Vincent Zobler

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Une charge politique transparente

Écrit en 1934, le Roi nu affiche sa volonté de dénoncer le nazisme. Mais derrière le tyran capable de toutes les exactions, alors que l’antisémitisme est présent dans la pièce, les Russes de l’époque ne voient pas seulement Hitler, mais aussi Staline, qui musèle toute opposition, fait passer sous ses fourches caudines non seulement les attitudes, mais aussi le langage, réduit les rapports entre le dictateur et ses sujets à une suite de diktats qui marquent sa volonté de puissance et que la pièce pousse à l’absurdité et au grotesque. « Je n’écris pas un conte pour dissimuler une signification, mais pour dévoiler, pour dire à pleine voix, de toutes mes forces, ce que je pense », écrit Evgueni Schwartz. Le Roi nu, en dépit de ses velléités de noyer le poisson pour tenter de contourner la censure, est, à cet égard, transparent.

Phot. © Vincent Zobler

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Une mise en scène qui tire vers la farce

La mise en scène se joue intelligemment des contraintes imposées par la tradition du Théâtre du Peuple : faire jouer ensemble amateurs et professionnels. En choisissant le parti de la farce, Sylvain Maurice intègre le « faux » comme une donnée fondamentale de la pièce. Loin de toute velléité de réalisme, la mise en scène « joue » le jeu. C’est dans l’outrance et l’excès que se développera cette intrigue hors norme, dans l’exploration d’une mécanique infernale placée sur le devant de la scène.

Transformés en paysannes aux jupes éclatantes de fleurs colorées et aux jupons bouffants, comédiennes et comédiens grimés comme des clowns exhiberont leurs groins en guise de nez pour danser un ballet des cochons haut en couleurs. Les ministres et courtisans entourant le roi se livreront à une chorégraphie de la servilité du plus comique effet dans un tourbillonnement d’apparitions-disparitions, de courses échevelées et de courbettes. Le roi, de son côté, empruntera les voies d’un too much qui n’est pas sans rappeler parfois des épisodes récents de notre histoire. Drapé dans une toge de pacotille archi bling-bling – merci César ! – ou costumé en cow-boy texan, chapeau de feutre à large bords sur la tête – qui y verrait une référence à Donald Trump aurait certainement mauvais esprit ! –, il promène une faconde satisfaite et ventre en avant non exempte de menaces…

Phot. © Vincent Zobler

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Décalages, décentrages…

Le décor en rajoute une couche dans le décalage par rapport au réel. Constitué d’escaliers montés sur roulettes qui apparaissent, disparaissent, se croisent, se combinent pour former des édifices complexes, ils disent l’ascension et le pouvoir en même temps qu’ils jouent le rôle de boîtes à malices d’où sortent, au fil du spectacle, comme diables montés sur ressorts, le petit peuple des serviteurs et des ministres. Seule la forêt vosgienne qui apparaît en fond de scène, cette fois-ci au début du spectacle, pour rappeler le lien d’Henri le porcher avec la nature, appartient à la réalité. Tout le reste est fantasme et artifice, imagination et délire.

La musique y joue sa partie. Portée en « live » par Laurent Grais aux percussions et Dayan Korolic, bassiste et contrebassiste, tous deux complices de longue date de Sylvain Maurice, elle est humour et décalage. Empruntant à tous les genres musicaux, au jazz comme au rock, mâtinée de bruitages cocasses, elle commente de manière drolatique ce qui se passe sur scène, introduisant une mise à distance critique qui souligne encore davantage l’artificialité revendiquée des situations exposées sur la scène.

Admirablement rythmée, chorégraphiée et menée tambour battant, la mise en scène atteste de son efficacité et le public, qui rit aux éclats, est là pour le dire. On regrettera cependant que l’abondance des effets cocasses, enfilés comme perles de chapelet, masque partiellement le caractère inquiétant de ces personnages qui campent à notre porte. Une occultation revendiquée par le metteur en scène qui insiste sur le démontage que le comique induit. Quelques phrases du texte, simplement mises en exergue par un changement d’attitude fugace, eussent suffi à montrer l’autre face, moins reluisante, de cette même médaille. Car même un clown au pouvoir, lorsqu’il est livré à lui-même, est dangereux…

Phot. © Vincent Zobler

Phot. © Vincent Zobler

Le Roi nu S Texte Evgueni Schwartz S Traduction André Marcowicz (éd. Solitaires Intempestifs) S Mise en scène et scénographie Sylvain Maurice S Composition originale Laurent Grais et Dayan Korolic S Lumières Rodolphe Martin S Costumes Fanny Brouste S Assistante à la mise en scène Constance Larrieu S Assistante à la scénographie Margot Clavières S Assistante aux costumes Peggy Sturm S Régie générale Alain Deroo S Administration / production Delphine Teypaz S Avec Nadine Berland, Maël Besnard, Manuel Lelièvre, Hélène Rimenaid, les comédien·nes amateurices de la troupe 2025 du Théâtre du Peuple et les musiciens Laurent Grais et Dayan Korolic S Création au Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher le 19 juillet 2025 S Production Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher et Compagnie [Titre Provisoire] S Avec le soutien artistique du Jeune Théâtre National S Production déléguée Compagnie [Titre Provisoire] S La Compagnie [Titre Provisoire] est conventionnée par la DRAC Bretagne / Ministère de la Culture

Jusqu’au 30 août 2025
Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher, Bussang (Vosges)

Rés. reservation@theatredupeuple.com Site www.theatredupeuple.com

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