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Arts-chipels.fr

Glenn. La musique comme un roman.

Glenn. La musique comme un roman.

La vie du pianiste Glenn Gould, génie unique, interprète insurpassable pour certains de Jean-Sébastien Bach, a de quoi fasciner. Mais sa personnalité étrange et son comportement singulier n’ont pas manqué d’ouvrir la voie à de multiples interrogations. Ivan Calbérac s’en fait l’écho dans une pièce rondement menée qui traverse le demi-siècle d’existence de l’artiste.

Glenn Gould a été et demeure un interprète de légende. Pour sa manière de jouer comme pour ses prises de positions musicales et pour le refus qu’il manifesta, tout au long de sa carrière de pianiste, de s’intéresser à Chopin – son peu d’appétence pour le romantisme ne l’écartera cependant pas de Schubert et, outre son admiration immodérée pour Jean-Sébastien Bach, il montrera un véritable intérêt pour Schoenberg et l’École de Vienne. Chacun se souvient de ce drôle de pianiste, le plus souvent assez mal nippé, toujours assis sur un siège pliant très bas, bien plus bas que les préceptes de l’interprétation sur cet instrument ne le préconisaient : les coudes au-dessous du clavier, le dos voûté, le visage presque au niveau des touches comme pour respirer la musique tandis que le bout de ses doigts courait, avec une extraordinaire dextérité, sur l’ensemble de la gamme.

Glenn. La musique comme un roman.

Un être à part

Il faut dire que Glenn Gould se démarquait largement de ses confrères. Toujours frileux – il ne lui fallait pas moins de 27 °C pour commencer à se sentir bien et on le trouvait bien souvent enveloppé de pulls informes tricotés main avec une grosse écharpe autour du cou –, indifférent à l’impression que son accoutrement ou son attitude pouvait produire, éternellement gêné par l’obligation de serrer la main de son interlocuteur – il le touchait à peine du bout des doigts, d’une main qu’il retirait tout aussitôt, comme si le contact physique lui était insupportable –, se plaignant sans cesse d’avoir à subir, lors des concerts, les toux, raclements de gorges, chuchotements, grincements de chaises et autre bruits intempestifs produits par le public, il représentait le parfait prototype du misanthrope ou du névrosé, fermé aux contacts humains. Ses réticences étaient telles que dès l’âge de trente ans, sous les prétextes les plus divers, il refuse de se produire en public, préférant l’enregistrement – et le film – à l’alchimie subtile qui lie le public et l’interprète lors d’un concert et que recherchent nombre de musiciens.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

La traversée du temps et de l’espace

Le spectacle traverse l’ensemble de l’existence de l’artiste, de son enfance à son décès. Cinquante années réparties en plusieurs périodes. Aux années de formation va succéder le premier enregistrement – il a tout juste vingt ans – et la période des concerts qui s’achèvera en 1964, une dizaine d’années plus tard. Il n’a que trente-deux ans quand il quitte définitivement la scène pour ne plus diffuser sa musique qu’au travers de médias électroniques – disques, émission de radio et de télévision, films. Nous suivons la lente dégradation de son état durant les presque vingt ans qui suivront, jusqu’à son accident vasculaire cérébral, qui entraînera sa mort en 1982. Dans un décor où trônent sur des consoles les flacons de médicaments que l’artiste absorbait à foison, des vidéos sont projetées en fond de scène. Elles rappellent les scènes de café triste ou les personnages perdus devant leurs fenêtres d’Edward Hopper. Elles marquent le passage du temps et les lieux – la maison natale du musicien, le lac près duquel il se retire, un studio d’enregistrement, etc. – qui ponctuent le parcours de l’artiste avant sa disparition prématurée – à cinquante ans. À la fin de sa vie, alors que Glenn Gould ne vit plus que dans une chambre d’hôtel aux rideaux fermés, insensible au passage des jours et des nuits, le noir envahit le fond de scène.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

L’ombre omnipotente de la mère

Ivan Calbérac remonte à l’enfance de Glenn Gould, à ce moment où – il a trois ans à peine – sa mère, professeur de piano, une cousine du compositeur Edward Grieg, l’entraîne déjà à ne vivre que pour la musique et à reconnaître à distance, enfermé dans les cabinets, les notes qu’elle lui joue. Pour récompense, elle lui accordera le droit de la rejoindre. Premier jalon du désir de lui plaire qu’il manifestera toute sa vie, première source, sans doute aussi, de la névrose que déverse cette mère toujours inquiète pour la santé de son fils – le seul qui ait survécu après de nombreuses fausses couches – où s’enracine l’hypocondrie que manifestera le musicien. Surprotectrice, elle dort encore, alors qu’il a quinze ans, dans le lit de son fils pour le « rassurer ». Sur lui, c’est ce que montre Ivan Calbérac, elle projette la réussite d’une carrière qu’elle aurait souhaité avoir. Sur lui, elle exerce, sur le plan musical, une pression sans trêve. Sur lui, mère fusionnelle, incestueuse peut-être, imagine l’auteur, elle pèse de tout son poids d’affection et l’enferme dans son amour, à l’exclusion de tout autre. Les tentatives amoureuses, peu nombreuses, que fera Glenn Gould se solderont par un échec. Ivan Calbérac plonge les sources du comportement de Glenn Gould dans cette situation initiale qui orientera sa vie entière en introduisant un personnage extérieur au noyau familial : une cousine, Jesse, amie-confidente du pianiste et amoureuse de lui sans espoir.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Glenn Gould, un grand malade ?

Au-delà de l’évocation de cette dépendance, l’auteur tire les ficelles du comportement de l’artiste sans choisir entre les interprétations. On retrouve Glenn Gould en hypocondriaque, bourré de médicaments, pour dormir comme pour se réveiller, pour soigner en permanence ses problèmes de gorge ou tenter de résoudre ses maux d’estomac et qu’un fétu de paille parvient à déstabiliser. On navigue de peurs en phobies, d’habitudes qui confinent à la maniaquerie jusqu’à la névrose. L’auteur évoque sans le nommer un possible comportement autistique et un syndrome d’Asperger. Entre toutes ces manifestations et entre nature profonde et héritage de cette enfance surprotégée, il apparaît difficile de discerner ce qui vient en premier et provoque une réaction en chaîne.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Des comédiens épatants

Glenn Gould évolue, du fait de ses difficultés de communication, dans une galaxie limitée de personnages. Autour de lui gravitent, outre ses parents, celui qui lui servira d’impresario jusqu’à ce que Glenn Gould ne soit plus en mesure de supporter le principe des concerts en public et un homme-orchestre qui incarnera le monde extérieur – journalistes, animateurs de radio, etc. Les comédiens qui les interprètent ne forcent pas la note, même s’ils ajoutent par endroits une inflexion comique pour désamorcer la tension. Josiane Stoleru, en mère abusive, parvient à maintenir son personnage hors de la caricature. Bernard Malaka, père attentionné mais non aveugle, frappe son rôle au sceau d’un bon sens, cependant dépassé. Benoit Tachoires, en imprésario protecteur, montre bien l’attachement qu’on éprouve face à cet inadapté de la vie. Lison Pennec, en jeune première naïve et idéaliste, est attendrissante dans ce rôle de cousine énamourée qui traîne jusqu’à l’usure sa passion inassouvie pour ce musicien qui ne la voit pas. Quant à Stéphane Roux, il apporte une touche folklorique et cocasse à une intrigue qui chemine à la lisière du drame.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Un Glenn Gould juvénile mais crédible

Ivan Calbérac s’attache à donner du personnage de Glenn Gould un portrait juste dans sa complexité. Thomas Gendronneau est saisissant dans sa manière de camper le musicien. Attentif à ses mimiques, éminemment reconnaissables, il dessine un être tout en gestes empêchés, rétif aux contacts, toujours sur le qui-vive, à l’attitude empruntée, dont le regard fuyant ne se fixe jamais sur son interlocuteur, un angoissé que le moindre accroc dans le cours encadré de sa vie perturbe en profondeur, où la moindre anicroche produit des réactions en chaîne disproportionnées par rapport à ce qui les a déclenchées. Il montre aussi la transfiguration qui s’empare de lui dès lors qu'il approche ses doigts des touches du clavier, ce perfectionnisme qui le pousse à s’abstraire de la vie pour vivre la musique, son obsession de traduire le son qu’il chante au-dedans – et qu’il chantonne à voix basse, chaque fois qu’il joue, « ahanant, peinant, geignant dans son labeur extatique », selon Michel Schneider, auteur d’un ouvrage sur Glenn Gould, comme un homme qui fait l’amour à son piano et s’abolit en lui.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

La passion de la musique, envers et contre tout

Ivan Calbérac ne perd pas de vue, dans son évocation du personnage, la musique. Elle court sous la surface. La propension de Gould, dans ses interprétations de Bach, à privilégier le staccato, à préférer la note piquée et claire sur des instruments qui se rapprocheront davantage du clavecin que de la résonance plus « ronde » du piano romantique, à rechercher et régler ses pianos dans un souci de sécheresse analytique propre à mettre en évidence la structure de la fugue ou du contrepoint est évoquée. « Imaginez des personnes qui conversent entre elles : chaque voix doit avoir sa personnalité, son indépendance, sa logique, et pourtant la conversation est orientée vers un sujet commun d’où découle l’unité de la conversation », écrivait Bach à propos du contrepoint. Ce précepte, Gould l’a fait sien. Les Variations Goldberg formaient la matière du premier disque que Glenn Gould enregistra. C’est avec elles qu’il referme, trente ans plus tard le cycle de ses enregistrements, dans une interprétation toute différente. Entre les deux, il y a la vie, ou son absence. Entre les deux, il y a surtout la création.

Glenn. Naissance d’un prodige d’Ivan Calbérac

S De et mise en scène Ivan Calbérac S Avec Josiane Stoleru (Florence Gould, la mère), Bernard Malaka (Bert Gould, le père), Thomas Gendronneau (Glenn Gould), Lison Pennec (Jessie), Benoit Tachoires (Walter Homburger), Stéphane Roux (Ray, Journaliste, Scott) S Scénographie Juliette Azoppardi et Jean-Benoît Thibaud S Lumières Alban Sauvé S Vidéo Nathalie Cabrol S Costumes Bérengère Roland S Assistante à la mise en scène Florence Mato

Depuis le 7 septembre 2022

Au Petit Montparnasse – 31, rue de la Gaîté – 75014 Paris

www.theatremontparnasse.com

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