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Arts-chipels.fr

Tigrane. Le pire n’est pas une fatalité.

Tigrane. Le pire n’est pas une fatalité.

Cette évocation d’un adolescent « à problèmes » à la conquête de lui-même forme une pièce attachante sur la difficulté d’être quand on n’a pour tout horizon que l’impasse d’une vie sans avenir.

Tigrane a dix-sept ans. Il a disparu au bord de la mer. Ne demeurent au sommet de la falaise que les reliefs de ce qui fut sa vie : un sac à dos fatigué, une bombe à peinture, un sweat à capuche et un skate. Flashback sur ce qui fut sa vie au travers de son propre récit et de celui des deux protagonistes qui comptèrent pour lui. Son père, ex-soudeur à la dérive, gaspille ses journées entre flipper, bière et télé. Revenu de tout, il a été abandonné par sa femme, repartie dans sa famille, en Italie. Il y a bien longtemps qu’il a cessé de croire à une rédemption possible. Il rumine sa désillusion. L’autre est une professeure fraîche émoulue toute pleine de sa « mission » d’enseignante. Travaillant dans un milieu difficile, elle tente, avec ses moyens et sa force de conviction, d’arracher ses élèves au schéma pré-établi de l’échec. Elle enseigne la littérature ? Qu’importe ! elle passera par l’art pour tenter de les atteindre.

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Des voix divergentes pour une histoire commune

Étrange étrangeté sur scène tant les versions de l’histoire de Tigrane divergent. Lui, Tigrane, a le sentiment intense de son inexistence. « J’suis lent, j’ai rien vécu, j’imprime rien », dit-il, la capuche rabattue sur la tête et le poing dans la bouche. Son univers, c’est un café « au goût de cendre », un père qui lui réclame de l’argent ou partage des bières avec lui. Un père qui ne voit en lui qu'une source de problèmes causés par un bon à rien. Tigrane butte sur les mots qu’Elle, la professeure, prononce. Elle, Isabelle, elle vit à des années-lumière, se bat avec une énergie touchante pour réenchanter le réel de ces adolescents trop vite poussés en graine, insolents, buttés, la tête basse et le regard en dedans, qu’il faut contraindre à ôter leurs pieds de dessus la table. Face à leurs agressions, elle s’obstine, leur fait étudier l’Écume des jours de Boris Vian, s’insurge de leur fermeture d’esprit à l’art. « La poésie, assène-t-elle, sert à nier notre néant, à nier l’état d’inexistence ». Elle jette des ponts entre peinture et écriture, leur montre des tableaux qu’elle leur demande de commenter. Escher et ses personnages lancés dans une montée d’escalier qui les fait redescendre sans cesse sont, pour Tigrane, à l’image de la « prison-génération » où il projette son propre reflet ; on y tourne en rond. Le pas est franchi. Le jeune homme se prend au jeu. Les images endormies au fond de sa tête remontent à la surface à travers l’écriture et le dessin.

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Des histoires particulières

Son enthousiasme est douché par la négativité de son père. Aigri, désabusé, empli de sa vision d’un no future, il tire son fils vers le bas, dans la spirale infernale de l’échec. Il le veut soudeur, comme lui-même le fut et son père avant lui, ramené au bas de l’échelle sans espoir d’en sortir. Pourtant, au détour d’une querelle, on découvre que lui aussi dessinait . Quelque chose s’est brisé et il a perdu la force de se battre. Alors il casse à son tour pour justifier, peut-être, l’idée d’un destin qui s’acharne. Pour Tigrane, c’est l’écartèlement entre l’espoir fou qu’a fait naître sa professeure et l’abîme où l’entraîne son père, qu’il aime en dépit de tout. Lui reste-t-il une autre issue que de boxer le mur de ses poings nus de toute sa force pour effacer la douleur qui le mine ?

Sauvé par l’amour, perdu par l’amour

La proximité des rapports entre l’adolescent qui se cherche et son Pygmalion féminin devient bien vite complexe. Pour Tigrane, Isabelle représente le havre salvateur, la femme qui l’encourage à se chercher lui-même, à dépasser ses interdits, celle qui réveille son désir d’être vivant avant d’éveiller son désir tout court. Il a projeté sur elle sa soif d’amour et d’espérance. Pour elle, à l’autre bout, l'adolescent est le symbole que tout n’est pas perdu d’avance, que le combat est possible. Elle l’encourage, s’associe à ses collègues pour essayer de lui ouvrir des portes. Mais le jeu est dangereux, la distinction entre compassion, sympathie et amour difficile. Ne pas se laisser prendre au piège de la fascination qu’inspire la créature qu’on façonne et dont on voit émerger une forme séduisante. Maintenir la distance. On pense à ceux qui n’ont pas su le faire, au suicide de Gabrielle Russier, devenue victime expiatoire pour avoir aimé l’un de ses élèves. Alors Isabelle résiste, elle rejette l’adolescent et aggrave le désespoir dans lequel il sombre.

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Un jeu subtil

Les comédiens sont justes. Le père dans son ivrognerie silencieuse traversée de tristesses rentrées et de coups de colères. Le fils dans son attitude d'adolescent refermé sur lui-même, épaules ramenées vers l’avant, verbe parfois comme un crachat, regard qui se lève lorsqu’il se prend à rêver, avec cette scansion des mots si particulière, cette manière de faire traîner les syllabes finales comme pour étirer le temps. La professeure dans sa maladresse d’expression face à une réalité qui lui est, malgré son volontarisme, étrangère, et dans sa difficulté à communiquer tant la barrière du langage semble infranchissable.

Mais à vouloir trop dire, parfois on se perd. Si les nuances apportées dans le tracé des personnages tendent à en faire des êtres de chair, le texte n’échappe pas toujours à une volonté démonstrative, comme si l’auteure craignait que son propos ne soit pas compris. Elle amenuise le souffle poétique qui traverse le spectacle et réduit la portée de son vibrant plaidoyer pour un art salvateur qui transcende les barrières sociales.

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

La peinture, chemin de Damas

La croyance en l’art traverse en effet de part en part le spectacle. Du Narcisse du Caravage où le beau jeune homme, comme les anges que représente le peintre, a la figure des voyous qu’il rencontre au hasard des tavernes jusqu’au Cri silencieux, halluciné, insoutenable de Munch, les peintures reflètent les états d’âme du personnage et parlent de sa transfiguration. Devenu tagueur après avoir découvert Basquiat, Tigrane part à la conquête de lui-même. Une identité faite d’éclats, d’écarts et de ruptures qu’il lui faudra assumer pour voir « derrière les soleils », cheminer à la lisière de « l’heure bleue », entre la nuit et le jour, et aborder aux rives de la renaissance, du Rinascimento italien qui révolutionna notre manière de voir le monde.

Tigrane de et mis en scène par Jalie Barcilon (éd. L’Harmattan)

Avec : Éric Leconte, Soulaymane Rkiba et Sandrine Nicolas

Lumière : Jean-Claude Caillard

Scénographie et dessins : Laura Reboul

Du 23 octobre au 8 décembre 2019, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 17h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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