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Arts-chipels.fr

Love Love Love. Les enfants amers des années soixante.

Love Love Love. Les enfants amers des années soixante.

La pièce de Mike Bartlett suit l’évolution d’une famille anglaise sur près d’un demi-siècle, des années 1960 aux années 2010. Corrosif et cruel.

Trois moments-clés jalonnent l’histoire de cette famille : 1967 et le Summer of Love ; 1990 et la fin des années Thatcher ; 2011 en forme de bilan désabusé. Lorsque l’histoire commence, Kenneth et Henry sont les enfants d’une famille sans histoire, comme il en existe des milliers à l’époque. L’un d’entre eux, le côté « propre sur lui », est resté dans le rang. Son frère, en rupture de ban, en révolte contre le monde que lui font ses parents, s’est installé chez lui. Ils ont tous deux autour de vingt ans, l’âge de l’émancipation. Au classicisme coincé de l’un répond le laisser-aller ironique et la nonchalance de l’autre, étudiant à Oxford.

Le grand rêve des sixties

Voici que le premier en pince pour une jeune fille : féministe, impertinente, révoltée, décidée à vivre sa vie sans entraves. Il n’a pas encore fait l’amour avec elle mais il aimerait bien. C’est pourquoi il l’a invitée chez lui. Mais la présence de son frère va évidemment tout gâcher. La comédie de mœurs est aux portes car la jeune fille trouve son alter ego dans ce squatter qu’elle trouve, finalement plus sympathique et plus proche d’elle. La contestation et les remises en cause de cette époque sont de la partie : on fume, et pas seulement des cigarettes, on se libère dans une sexualité débridée, on fait parfois lit commun à plusieurs. Rien d’étonnant à ce que la jeune fille, faisant feu de tout bois, mène une danse séductrice entre les deux frères et poursuive un moment le rêve de les avoir tous les deux, ensemble, avant de finalement opter pour le second.

(c) Ludo Leleu

(c) Ludo Leleu

Conservatisme bon teint

Quelque trente ans après, le couple Peace and Love s’est rangé. Il mène une vie sans histoire dans un pavillon hors de Londres. Le père a conservé, sous les oripeaux de la respectabilité bourgeoise, les apparences d’un non conformisme de pensée. La mère, petit chemisier blanc chic sur jupe noire au genou, a conservé sa manière péremptoire de voir le monde. Ils ont deux enfants, qui tirent à hue et à dia. Le garçon, un teenager des années 1990, se shoote à la musique rock et au téléphone portable. La fille vit ses premières amours contrariées. Les parents, débordés par leurs occupations, sont, pour leurs enfants, absents. La permissivité qu’ils ont gardée de leur jeunesse et qu’ils appliquent à leur progéniture est, naturellement, une catastrophe dans cette manière inimitable qu’ils ont d’imposer le permissif. L’anniversaire de la jeune fille qui réunit, pour une fois, toute la famille, sera le catalyseur qui fait craquer l’équilibre apparemment sans histoire de la cellule familiale.

(c) Ludo Leleu

(c) Ludo Leleu

Un monde qui craque

Vingt ans s’écoulent et nous voici transportés dans la campagne anglaise. La jeune fille a convoqué sa famille dispersée – le père et la mère sont séparés, le garçon vit avec son père – dans un but que les autres ignorent. Sous le regard toujours compréhensif et bienveillant de son père, le jeune homme a sombré dans la débilité. La réunion sera l’occasion du grand déballage entre ces parents qui se rejouent leurs années de vingt ans et ces enfants laissés sur le carreau, sans espoir d’en sortir. L’espoir de réformer le monde était né avec le premier programme télé en Mondovision, préfiguration du village planétaire. Il correspondait encore au rêve de faire tomber les barrières par un universalisme bienveillant. La Grande-Bretagne avait choisi les Beatles, symbole de la modernité et de la montée de la jeunesse, comme porte-parole. Un demi-siècle après, l’espoir de réformer le monde a pris du plomb dans l’aile. Les « libres enfants de Summerhill » ont le blues. Les fantômes des Beatles ont beau revenir, ils ne sont plus qu’une chimère dans un monde où, pour les jeunes générations, l’amour est mort, la désespérance ou la fuite dans la folie un pain quotidien. Le rire est devenu jaune…

Au-delà du contexte d’origine de la pièce – le Royaume-Uni et cette vision de Londres dans les années soixante qui en font la capitale de la pop, de la mode et du design – ce huis clos familial nous renvoie, à l’heure où l’on célèbre le demi-siècle de mai 68, à la question lancinante que les enfants d’aujourd’hui adressent aux baby-boomers : qu’avez-vous fait de votre vie ? qu’avez-vous fait de notre vie ? Un immense sentiment de gâchis né sur un lit de fleurs…

Love Love Love de Mike Bartlett (publié en français aux éd. Actes Sud-Papiers, 2017)

Traduction : Blandine Pélissier et Kelly Rivière

Mise en scène : Nora Granovsky

Scénographie : Pierre Nouvel

Avec : Émile Falk-Blin, Jeanne Lepers, Bertrand Poncet, Juliette Savary

Théâtre de Belleville – 94, rue du Faubourg du Temple – 75011 Paris

Tél. 01 48 06 72 34. Site : www.theatredebelleville.com

Du 5 au 29 décembre 2018, les mercredis, jeudis, vendredi à 21h15

En tournée

Jeudi 31 janvier 2019 : Le Manège, Maubeuge (59)

Vendredi 1er mars 2019 : Le Chevalet, Noyon (60)

Vendredi 10 mai 2019 : La Manekine, Pont-Sainte-Maxence (60)

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