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Arts-chipels.fr

Sous la glace. Trois hommes dans le radeau de l’hyper-performance

Sous la glace. Trois hommes dans le radeau de l’hyper-performance

Trois consultants d’une boîte d’audit, sans état d’âme. Deux d’entre eux sont en train d’éjecter le troisième, trop « vieux ». Ils racontent à leur manière leur course échevelée et stérile à la poursuite du mirage du toujours plus, toujours mieux, qui brise les âmes et les corps.

Pour tout décor, la présence géante de ce qui pourrait bien être une figuration d’ours en peluche occupe le fond de scène. Au premier plan, un homme est recroquevillé dans la position du fœtus, petit enfant en devenir ou homme dépouillé des attributs de sa fonction sociale. De part et d’autre se tiennent deux veilleurs. Costume cravate impeccable, sans un faux pli. Les consultants. Plus d’une heure durant, tous trois vont déverser ce que la société contemporaine compte de noirceur, d’inhumanité, de solitude et imposer une lecture au second degré, critique, au travers d’un humour tout à la fois réjouissant, iconoclaste et désespéré..

Une fable tragique et désabusée

L’homme sur la sellette se nomme Personne. Il est emblématique de ce que la société a fait de lui. Inexistant pour ses parents car les deux générations ne peuvent se comprendre, mis sur la touche par ses pairs dès lors que ses résultats fléchissent, il n’est plus rien. Et pourtant il aspirerait à être une personne. « Est-ce que quelqu’un m’entend ? », s’interroge le personnage. Il traîne depuis toujours une difficulté d’être – « L’univers n’a pas encore remarqué que j’existe ». Alors, si au temps de sa splendeur, il s’affirme en imposant son pouvoir de nuisance, lorsque le pouvoir lui est retiré, il n’est plus qu’un paria inutile, chassé à son tour par ceux qui lui succèdent. Ne reste au fond de lui que le cœur lumineux et sonore de l’enfance perdue, qui bat avec obstination dans la poitrine de l’ours, impuissant face à la néantisation.qui est son lot.

Une satire sociale impitoyable

Falk, metteur en scène associé à la Schaubühne de Berlin, excelle à dépeindre ce monde qui se gargarise de mots, se repaît du vocabulaire pseudo-économique de l’efficacité à tout prix, prend ses aises dans la religion du résultat, s’enfonce dans les vertiges de la performance et dans l’intolérance sans pitié à l’égard des faibles, qui vise à éliminer ceux que le train de l’Histoire a laissés sur le quai. Ses personnages dévident comme des chapelets les antiennes de la compétitivité : « Plus de revenus, plus de travail, plus de sexe, plus de process, plus de plans de communication, plus de belles voitures, plus de fenêtres à ses bureaux, plus de performance, plus d’évaluation… Plus, plus, plus… » Montés sur ressort, les personnages sont comme des pantins qui s’effondrent parfois pour mieux se relever. On rit de les voir victimes de leur propre discours, on les contemple d’un œil critique quand, pleins d’auto-conviction, ils enfilent les poncifs sans un mouvement de sourcil, sans un battement d’yeux, droits dans leurs beaux costumes.

Des individus broyés : sous la glace

Jean Personne, malgré tous ses efforts pour rentrer dans la cohorte agitée de l’efficience, peine à être quelqu’un. Car comment se positionner dans un système qu’il ne comprendra jamais ? Il est tout à la fois l’enfant aux ours, solitaire, à la recherche d’un havre, d’une halte bienfaisante, mais aussi la victime consentante et partie prenante du monde qui le détruit. L’ours bienveillant et  protecteur s’est mué pour lui en idole lumineuse de la consommation qu’on vient adorer dans les vitrines des galeries marchandes. À sa chaleur devenue factice, à cette vie d’emprunt se substitue l’autre, cruelle et glacée, qui voit, sans intervenir, un chat saisi par le gel se débattre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Victime consentante, Personne l’est sans conteste, mais il n’est pas dupe : « Ce n’est pas ma vie, ça, mais je la vis quand même. ». Et pour l’homme privé de repères, au bout du chemin ne restent que le froid et la glace.

Un dispositif scénique astucieux et un ensemble homogène

Le spectacle revendique la fable en la détachant d’une réalité précise. On est au présent, quelque part en Europe ou en Occident. Pour le reste, comme dans toutes les fables, sa valeur exemplaire transcende le singulier, elle est universelle. L’absence de lieu identifié le dit en permanence, ainsi que le dispositif : seule la lumière découpe l’espace. Elle est rayons lumineux traversant des panneaux troués pour la laisser passer quand elle évoque le monde extérieur, ou éclairage de l’intérieur de l’ours devenu argument publicitaire. La musique – à la guitare électrique – et les bruits ne renvoient pas la réalité. Tout au plus ils rappellent qu’il existe quelque chose derrière ou commentent l’attitude des personnages. L’usage du micro transporte aussi les personnages d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre.

On l’aura compris : même si l’argument peut sembler rebattu aujourd’hui tant les thèmes de souffrance au travail et de difficultés existentielles dans notre société contemporaine ont pris place sur le devant de la scène, Sous la glace se distingue de la pléthore de situations analogues dépeintes en particulier par le cinéma ces dernières années. Sa forme, onirique, un sens certain de la farce et – paradoxalement – une vision très personnelle de la dépossession de soi, menés à un rythme qui s’accélère au fil du spectacle forment un ensemble cohérent et efficace que la mise en scène éclaire et souligne.

Sous la glace de Falk Richter, traduit par Anne Montfort © L’Arche éditeur

Mise en scène Vincent Dussart

Avec : Xavier Czapla, Patrice Gallet, Stéphane Szestak

Création sonore et musique live : Patrice Gallet

Scénographie : Frédéric Cheli

Théâtre de l’Opprimé, 78, rue du Charolais – 75012 Paris

Du 6 au 22 décembre 2017

Tél. 01 43 45 81 20. Site : www.theatredelopprime.com

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