16 Octobre 2026
La mise à nu à laquelle se livre Hugues Jourdain, qui marie l’art du comédien à une authenticité touchante, passe au large des clichés habituellement pratiqués sur le sujet des travestis. Et, qu’on partage ou pas la forme de sexualité qui fait l’objet du spectacle, on ne peut qu’être frappé par la force du chemin initiatique qu’il expose sans pudeur mais aussi sans narcissisme ni ostentation.
Le plateau est nu, hormis une table sur laquelle repose un ordinateur, qui fait face à un mur. Le comédien et auteur nous tourne le dos. C’est, dit-il, ainsi qu’il nous parlera de lui. Sans détour ni fausse pudeur, mais sans nous regarder non plus. Est-ce parce que la confession qu’il s’apprête à faire en public lui demande de surmonter un certain nombre de barrières ou parce qu’il a besoin de puiser en lui-même, aux tréfonds ? Ou encore un jeu d’acteur ?
En tout cas, il n’est pas avare de confidences. Il aime les hommes et il les aime beaux. Il se pâme devant une fossette qui creuse la joue ou le menton, défaille devant la douceur d’une peau ou le modelé d’un fessier mais ne dédaigne pas une fourrure de nounours. Et il en veut toujours plus. Bref, il est accro au sexe, en grand nombre et dans toute sa diversité.
Plus tard, lorsqu’il aura avancé dans sa confession il se retournera et affrontera le public de face, mais les yeux fermés. Eyes wide shut, peut-être pour goûter encore au désir et s’offrir au plaisir.
Un cheminement « initiatique »
Pourquoi cette confession ? Hugues Jourdain répond en cela à une assertion de Paul Valéry : « Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se distinguent par ce qu’ils cachent. » C’est pourquoi il entend, en révélant son plus grand secret, vérifier les écarts qui le séparent de tout un chacun.
Le comédien a déjà porté au plateau des écrits d’homosexuels – il a, entre autres, adapté, mis en scène et interprété Dans ma chambre de Guillaume Dustan, une autofiction trash sur fond de sida, de drogues et « de grégorien-rap », où l’auteur, gay, évoque ses pratiques sexuelles de cruising, ses rencontres de hasard, ses rapports non « protégés » et sa séropositivité.
Le comédien adopte ici un propos plus soft : celui d’une éducation « sentimentale » qui ne trouve sa traduction que dans le sexe, même si celui-ci se teinte parfois d’affectivité et de tendresse.
Il remonte à l’enfance puis à ses premiers émois d’adolescent et de jeune homme à force de projections de vieilles photos qu’il commente avec un certain humour, avant d’arriver à ce qui constitue son orientation sexuelle actuelle. Il évoque, sans provocation et avec une crudité exempte du moindre goût pour la pornographie, ses apprentissages auprès des hommes et la manière dont, peu à peu, il comprendra que c’est du côté du travestissement féminin que se trouve sa « vérité ».
Devenir Manon
Pas le flamboiement tapageur des drag queens mais une douceur « féminine » qu’il se compose peu à peu, qui l’écarte des « homos » pour le rapprocher de ces hétéros qui recherchent dans « Manon » une certaine idée de la « femme ». Et si Manon poursuit avec une certaine constance son appétit frénétique de sexe, non sans évoquer, en passant et sans s’y attarder, les risques qu’il comporte, c’est avec la conscience de s’être « trouvée ». « Après tout, ce que je fais en Manon, c’est du théâtre ! », épilogue-t-il.
Hugues Jourdain met tout son talent d’acteur dans la défense et l’illustration de ces pratiques sexuelles souvent caricaturées, voire vouées aux gémonies. Lui, sous forme d’un numéro qui s’apparente au cabaret, ne s’écarte jamais d’une certaine sincérité. Même s’il se met du côté des rieurs quand il singe les petits travers des uns et des autres : gays, hétéros, queer, virilistes, trans, lesbiennes, drag, etc.…Et se met en boîte lui-même.
Il se dégage de sa « confession » un troublant accent de vérité. Les photos soigneusement choisies et commentées sur le vif sont autant de preuves d’une expérience authentique, si bien que démêler la part de réalité, de fiction ou de fantasme s’avère difficile. Distinguer ce que le comédien a vécu des emprunts auxquels il recourt relève du jeu de piste. On pourrait, par exemple établir le parallèle entre la double vie de Guillaume Dustan, à la fois haut magistrat et auteur gay, et celle de l’acteur et travesti qu’il avoue être. Qu’on le croie un peu, beaucoup ou pas du tout, peu importe. Hugues Jourdain nous ouvre sans complexe la fenêtre vers une meilleure compréhension de l’autre, qu’il nous ressemble ou pas. Sa différence, elle nous frappe en pleine face et nous donne à voir que la liberté peut prendre diverses formes et que, lorsqu’elle est bien vécue, elle mérite d’être reconnue. Et respectée. La « confession » d’Hugues Jourdain a ceci de précieux qu’elle mène, au-delà du choc possible, vers une légitimation des altérités. Ce sont des vérités difficiles à dire, mais bonnes à entendre.
Tout. De et avec Hugues Jourdain
• Création Lumière Coralie Pacreau • Production Compagnie Je t’embrasse bien • Chargé de production Julien Tanguy • Administratrice de production Virginie Hammel / Le Petit Bureau. • Partenaires et soutiens La Maison des Métallos, L’Anomalie.
Du 14 au 18 octobre 2026
L’Anomalie – 14, rue de la Grande-Chaumière, 75006 Paris https://anomalie