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Arts-chipels.fr

Vittorio Forte. In the Mood for Wild

Vittorio Forte. In the Mood for Wild

Il y a un peu plus de dix ans s’éteignait le pianiste et compositeur américain Earl Wild dont les performances virtuoses et les arrangements s’inscrivent dans la tradition romantique. Vittorio Forte lui rend hommage avec un CD où il allie perfection pianistique et musicalité intense.

Héritier direct des pianistes virtuoses du XIXe siècle, dans la droite ligne des compositeurs, transcripteurs et interprètes tels que Liszt, Earl Wild fut le premier pianiste américain à proposer un récital télévisé. Cela ne l'empêcha pas d'étudier également le violoncelle, la basse et la flûte dont il joua dans l’orchestre de la Navy. S’il est essentiellement connu en France pour son interprétation de Rhapsody in Blue, proposée en 1942 par le NBC Symphony Orchestra placé sous la direction d’Arturo Toscanini, et par son interprétation de l’œuvre concertant intégral de Rachmaninov, il reste cependant peu connu en France. Sa longue carrière – il s’éteignit à 94 ans – l’a mené vers plus de 700 œuvres pour piano ou transcrites par lui pour l’instrument. Chopin, Beethoven et Debussy, mais aussi Haendel, Bach, Buxtehude, Brahms, Tchaïkovski, Saint-Saëns, Copland, Gershwin et bien d’autres ont attisé sa curiosité. C’est à la carrière de transcripteur impénitent de ce « super virtuose », ainsi que le qualifiait le critique musical Harold Schonberg, que Vittorio Forte rend hommage dans ce CD qui paraît chez Odradek en mars 2021.

Un choix d’œuvres diversifié, qui s’étend du baroque à la musique du XXe siècle

Des Airs et Variations de Georg Friedrich Haendel aux Sept études virtuoses sur des chansons populaires de George Gershwin, la promenade prend des allures de florilège des états d’âme en même temps que d’exploration de formes musicales qu’on peut voir comme autant d’exercices de style inspirés. Du martèlement cadencé des doubles croches pour les deux mains du prétendu « Forgeron musicien » (the Harmonious Blacksmith) de Haendel, on se transporte vers la mélancolie référentielle d’Alessandro Marcello, philosophe et mathématicien en même temps que compositeur. Son Concerto pour hautbois en ré mineur avait inspiré Jean-Sébastien Bach qui l'avait retranscrit pour clavecin en 1715. Il avait été repris – en particulier pour l’adagio au piano seul – par Glenn Gould, Anne Queffélec ou Alexandre Tharaud ou, dans sa version orchestrale, au violoncelle par Mstislav Rostropovitch. Wild s’en était emparé à son tour. Il y voyait « l’une des mélodies les plus belles et les plus élégantes du XVIIe siècle ». Il lui confère un tempo plus lent pour donner de l’ampleur et de l’expressivité au morceau.

Earl Wild - Der Spiegel © DR

Earl Wild - Der Spiegel © DR

Rachmaninov et Tchaïkovski

Pour Earl Wild, la présence de la musique de Rachmaninov s’imposait. Spectateur assidu des concerts du compositeur, il voit en lui « l’influence musicale la plus importante de [sa] vie […] La simplicité de son approche du clavier était un modèle de perfection que je me suis efforcé d’imiter. » A Rachmaninov , Wild emprunte Poèmes dont Dreams (Rêves), présent dans l’album, résonne à la manière délicatement ouvragée de Debussy. La mélancolie tisse son fil ténu mais persistant, aussi bien dans Do not Grieve (Oh, ne sois pas triste) que dans Sorrow in Springtime (Chagrin de printemps) ou encore dans On the Death of a Linnet (A la mort d’une linotte) tirés du quatrième cycle de mélodies de Rachmaninov, opus 21, publié en 1902. Elle traverse, teintée d’une douce sensualité, sa Muse (op. 34) qui puise son inspiration dans le poème de Pouchkine et le ramène à la Russie de sa jeunesse. Fluide, l’écriture s’enfle tel un flot plus mouvementé et vigoureux dans Spring Streams (Eaux de printemps) où les notes en cascades suivent le fil du courant. Et à Tchaïkovski, Wild reprend la légèreté et la grâce tourbillonnante du Bal composé par le musicien pour sa mécène et bienfaitrice et le dandinement mâtiné de frémissements d’ailes de la « Danse des quatre cygnes » tirée du Lac des cygnes.

Vittorio Forte © C. Gremiot

Vittorio Forte © C. Gremiot

En passant par Gershwin...

George Gershwin avait coutume de faire ses propres arrangements pour piano. Earl Wild les enrichit dans une série d’Etudes (Seven Studies on Popular Songs) d’une virtuosité et d’une complexité remarquables. Sur les traces de Liszt, Wild s’y livre à une exploration tous azimuts où s’exprime à la fois sa maîtrise de la technique pianistique et son goût pour le jeu avec les formes qui le porte vers une liberté d’improvisation passionnante. Empruntant à Show Girl (1929) le thème de « Liza », reprenant « Somebody Loves Me » ou « The Man I Love » – initialement prévu pour Lady Be Good (1924), le morceau fut utilisé dans Strike Up to the Band (1927) et Rosalie (1928) – il y développe une jouissance pure de la musique avant de faire se rencontrer dans Improvisation of a Theme and Three Variations la musique de Gershwin, le jazz et le tango sans oublier le retour aux sources que constitue Bach. Vittorio Forte n’est pas en reste, en livrant un personnel et brillant Solfeggietto in the Form of an Improvisation à partir de la musique de Carl Philip Emanuel Bach où, empruntant au jazz, il provoque la rencontre du compositeur avec son illustre père dans un dialogue du Solfeggietto avec le thème de la deuxième fugue du Clavecin bien tempéré.

La « patte » de Vittorio Forte

Vittorio Forte a toujours eu une manière très personnelle de construire un programme, en concert comme dans ses albums. Ici sa « patte » se manifeste dans la construction qu’il imprime : une sélection en boucle qui part du baroque pour y revenir, en passant par le romantisme et le jazz. Il tisse ainsi un lien qui traverse l’histoire de la musique et en relie les différents moments. Comme un même souffle qui traverserait les âges et dans lequel résiderait l’essence de la musique. Au-delà, on retrouve dans cette promenade son appétence à défricher des terres peu explorées. Si Earl Wide était infiniment célèbre aux Etats-Unis, se produisant devant les présidents Roosevelt, Truman, Eisenhower Kennedy et Johnson, il fut boudé par la France. En faire (re)découvrir la qualité a tout de l’œuvre pie. S’y ajoute la curiosité insatiable de l’homme, avide d’explorer de nouveaux territoires, de provoquer des rencontres, de créer des émotions qui transcendent le temps.

L’interprétation de Vittorio Forte joue sa partie dans un choix de musiques qui vont d’une apparente simplicité à la complexité la plus grande, de la lenteur à la vélocité la plus extrême, de la mélancolie languide à la jubilation musicale explosive. Vittorio Forte y promène son toucher souple et délié, sa manière de passer de la note la plus ténue au forte le plus vigoureux sans heurt, sans à-coup, sans rupture. Au-delà de la difficulté d’exécution des œuvres et de la virtuosité qu’elles exigent, elles apparaissent vivantes, mobiles comme les nuages qui passent au-dessus de la mer, tantôt agitées et mousseuses comme l’écume qui rencontre le rocher, tantôt étales et délicates comme une mer d’huile sur laquelle le moindre frémissement est sensible. Finesse et nuances animent un arc-en-ciel de sons et de couleurs où se reflète tout autant la personnalité de son interprète que celle des compositeurs dont il se fait l’écho. Et lorsque Vittorio Forte devient à son tour improvisateur dans cet « à la manière de » Earl Wilde qui confronte et relie Bach père et fils, il manifeste avec éclat sa singularité et son inventivité. Pour notre plus grand plaisir…

Earl Wild – [Re]visions, par Vittorio Forte

Date de publication : 26 mars 2021

S George Frédéric Haendel - Air and Variations on The Harmonious Blacksmith

S Alessandro Marcello - Adagio

S Sergueï Rachmaninov (transcr. Earl Wild) - Dreams, Op. 38, No 5 ; Where Beauty Dwells, Op. 21, No 7 ; The Muse, Op. 34, No 1 ; Floods of Spring, Op. 14, No 11 ; 07 ; Do Not Grieve, Op. 14, No 8 ; Sorrow In Springtime, Op. 21, No 12 ; On the Death of a Linnet, Op. 21, No 8

S Piotr Ilitch Tchaïkovski - Dance of the Four Swans (du Lac des cygnes) ; At the Ball, Op. 38, No 3

S George Gershwin / Earl Wild - Seven Virtuoso Etudes On Popular Songs : « Liza », « Somebody Loves Me », « The Man I Love », « Embraceable You », « Oh, Lady Be Good! », « I Got Rhythm », « Fascinating Rhythm » ; Improvisation in the form of Theme and 3 Variations on Someone To Watch Over Me.

S C.P.E. Bach / Vittorio Forte -Solfeggietto in the Form of an Improvisation

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