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Arts-chipels.fr

Une chambre en Inde. Un voyage immobile qui a pour noms Humanité et amour du théâtre.

Une chambre en Inde. Un voyage immobile qui a pour noms Humanité et amour du théâtre.

Les spectacles du Théâtre du Soleil nous ont accoutumés à ne pas considérer le théâtre comme un simple objet de consommation et de divertissement. Une chambre en Inde, le dernier spectacle du Théâtre du Soleil mis en scène par Ariane Mnouchkine, ne fait pas exception.

C’est un bain dans lequel on se plonge, et pas seulement au niveau de la représentation mais dans tout ce qui l’environne : on arrive plus tôt, on se régale d’une soupe de poisson-vermicelle aromatisée au lait de coco, au piment, à l’ail et au citron vert dans un décor illuminé par les dieux tutélaires de l’Inde, tout de fraîcheurs vives et colorées. On est déjà ailleurs, plongé dans l’exotisme, dans cette ambiance hybride qui va former notre ordinaire pendant près de quatre heures.

Un microcosme qui est une caisse de résonance

Lorsque la lumière se fait, la scène prend la dimension d’une grande chambre. Un espace tout à la fois chambre à coucher, salon et salle à manger. Une chambre qui est le monde et où les turpitudes comme les joies, le rire et les larmes vont déferler continûment à rythme soutenu durant tout le spectacle.

Presqu’au centre, légèrement côté cour, un grand lit où sommeille une forme indistincte sous un couvre-lit blanc. Côté jardin, une table basse sur laquelle reposent dans la pénombre des objets indistincts et des fenêtres par où entre, à travers les jalousies, la lumière comme les rumeurs du dehors. Face aux fenêtres, côté cour, et au fond, des portes qui laissent, comme les fenêtres, pénétrer le monde. Au fond, un rangement bas derrière lequel apparaît comme un pavillon de toile qui fonctionnera aussi bien comme un espace onirique habité par une vache sacrée que comme des toilettes où l’on défèque et l’on vomit – l’imaginaire et la réalité sont indissociables... Au plafond, quelques ventilateurs tournent paresseusement de manière intermittente, comme pour installer cette nonchalance…

Les acteurs vont nous convier à une forme de « voyage autour de ma chambre » dans cet espace du dedans en même temps que du dehors, lieu d’une circulation entre soi et le monde, siège d’une vie intense et incessante où l’histoire traverse la conscience individuelle, l’interpelle, la fait bouger. La vie est partout, dans l’arrière-fond sonore qui s’écoule en permanence dans ce pays qui ne dort jamais, avec la régie-son visible à cour, avec les musiciens et chanteurs qui font irruption à tout moment.

Passé-présent, réalité et illusion. Le brouillage des codes

Comment rendre compte de ce spectacle protéiforme qui mêle le présent et le passé, le théâtre et le mythe, l’histoire de la troupe et l’histoire tout court ? Pas facile, tant les niveaux se chevauchent, s’interpénètrent, se modifient les uns les autres.

La trame de départ est simple : un metteur en scène, Lear – Shakespeare est l’une des figures tutélaires conviées au cours de la représentation – complètement bouleversé par les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, décide de ne pas rejoindre sa troupe, séjournant en Inde. Il délègue à Cornelia (mot-valise pour Cordelia, la fille du roi Lear, et Corneille ???) le soin d’imaginer un spectacle – ce n’est pas par hasard qu’il s’agit d’une femme, le thème féminin reviendra à plusieurs reprises tout au long du spectacle. Cornelia va devoir inventer le spectacle que Lear devait assumer. Tout au long du spectacle elle cherchera l’inspiration, qui lui viendra – forcément – du dehors : les événements historiques tragiques, les guerres incessantes qui forment la trame du Mahabharata, la situation des femmes en Inde, le statut de l’art et de la culture aujourd’hui…

Derrière se profile le vrai voyage de la troupe, techniciens compris, en Inde du Sud, effectué avec le soutien de l’Alliance française et de l’Institut français, au moment où le ciel se barre de noir à Paris avec les attentats. Une histoire réelle, qui rencontre d’autres histoires, certaines tout aussi réelles, d’autres pur produit de l’imaginaire..

Résister à l’horreur de l’histoire

Le monde qui court en accéléré vers sa perte apparaît tout au long du spectacle comme un leitmotiv douloureux. Comment ne pas se désespérer devant les atrocités qui forment notre quotidien, qu’il s’agisse des attentats ou de ces femmes indiennes vendues par leur pères et mariées contre leur gré ? Et derrière, une question lancinante : que peut le théâtre face à la barbarie ? Peut-il encore quelque chose et quoi ? Pas seulement témoigner à coup sûr, mais comment intervenir ? Comment réintroduire joie et plaisir quand le ciel est plombé et qu’on ne sait pas quand le soleil reviendra et s’il reviendra ? Ces questions résonnent en permanence dans cette chambre et se réverbèrent sur les murs. La réponse viendra du théâtre. À lui de réenchanter le monde, de réintroduire le rire, même dans la tragédie. Rire de tout, c’est mettre à distance l’horreur, ne plus la subir et être plus libre de chercher des solutions.

Rire de tout

« On va affronter tout ce qui nous fait peur. On va rire de tout ce qui nous fait peur », écrit Ariane Mnouchkine. Rire, donc, et pour les comédiens, travailler le clown et la commedia dell’arte. Introduire le cocasse dans la matière même du théâtre. Le jeu des comédiens est excessif, outré, sans identification possible. Ils ne sont pas tel ou tel personnage mais exemplaires, en monstration, nous donnant à voir ce pour quoi le personnage a été créé, indiquant la lecture qu’il faut en faire, l’interprétation qui en est donnée.

Dès le début, et de manière récurrente tout au long du spectacle, Cornelia émerge à grand-peine de son lit, titubante et cassée, chaque fois que le téléphone sonne. Sa fille Astrid, au bout du fil, est le lien qui la rattache à Paris et à la France. Leur dialogue a tous les airs du non-sens qui justement fait sens. Cet objet bruyant et insolite dans le décor sans âge de la chambre, furoncle dans l’éternité de ce non-lieu qui est aussi un non-temps permet le passage entre les mondes. Il met fin aux irruptions des scènes imaginées du Mahabahrata, rétablit le contact avec une certaine réalité et joue le rôle de passeur entre mythe et histoire.

L’Inde, mais quelle Inde ?

Le Théâtre du Soleil s’est installé pour travailler à Pondichéry, pied-de-nez ironique supplémentaire à l’histoire qui fit du lieu un ancien comptoir français, et l’atmosphère de l’Inde du Sud imprègne sonorement et visuellement spectacle. La réalité indienne s’intègre dans le décor à travers l’évocation de la condition des femmes ou du système des castes, mais aussi dans l’esthétique et les références artistiques : le chant, la danse, et l’immense texte emblématique que constitue le Mahabharata.

Du Mahabharata, Jean-Claude Carrière rappelle qu’il est le plus grand poème composé au monde – quinze fois la Bible. Cette geste conte la « grande histoire des Bharata » entendue par extension des « hindous » et des « hommes ».

Ce n’est en rien un hasard si le Théâtre du Soleil préfère, dans son ancrage indien, revenir à la version populaire, « inférieure » du Mahabharata, en choisissant l’interprétation qu’en donne le Theru Koothu, originaire du sud de l’Inde, « forme royale populaire » pour reprendre l’oxymore d’Ariane Mnouchkine, au détriment du Katakali, plus « noble ». Costumes éclatants de couleur, gestuelle et maquillages tout aussi codifiés donnent à voir une Inde « éternelle » qui interfère en permanence avec le présent et dont le message est équivoque. Car avec cette geste, donc, de l’humanité, qui met en scène une querelle de famille opposant les Pandavas et les Kauravas et s’achève par une guerre dont l’enjeu est la domination du monde, le lien s’établit naturellement avec notre temps de destruction et de chaos hanté par les talibans d’opérette raillés par le spectacle, dérisoires extrémistes armés de mitraillettes de pacotille néanmoins meurtrières, qui se font épingler dans leur tentative grotesque de tourner un film de propagande mettant à mort une femme.

La poésie est partout

La poésie émane de la multitude de petits événements qui se succèdent à un rythme soutenu tout au long de ce long spectacle, aussi long que le sari qui se dévide et se réenroule sans cesse pour lier une femme qui voudrait échapper à son mari et celui qui ne cesse de vouloir la rappeler à lui. Elle est dans la beauté des chants, dans le déplacement particulier qu’impriment les talons qui se plantent dans le sol quand les personnages dansent, dans la fascination qu’on éprouve à contempler le jeu subtil des mouvements des mains et des doigts des danseuses établissant une communication secrète et mystérieuse. Elle est dans la lumière qui traverse les jalousies, dans la magie qui mêle les couleurs éclatantes des références populaires et les gammes infinies de blanc de nombre de costumes, comme pour faire du contraste une clé de lecture de ce spectacle tout en démultiplications. Elle est aussi, avant que le rideau ne tombe, dans le lyrisme du personnage qui convoque Charlie Chaplin dans le discours final du Dictateur en pointant du doigt tous les extrémismes du monde.

Ariane Mnouchkine ou le jeu des doubles

Création collective, Une chambre en Inde porte néanmoins très fortement l’empreinte d’Ariane Mnouchkine et son interrogation individuelle. De doubles en doubles – Lear et Cornelia, le théâtre et la réalité, l’histoire et le mythe… – on chemine dans la pensée de cette femme qui a conservé au fil des années sa capacité de rayonner. Le théâtre est au cœur, Tchekhov et Shakespeare, conviés au final, en attestent. Et les doutes, sur le sens du théâtre – « De quoi, nous, gens de théâtre, devons-nous parler pour changer le monde ou du moins arrêter le monde dans sa course atroce ? » – comme sur celui du spectacle, indéfiniment à défaire et à retisser car il lui semble impossible de « refléter en un seul thème le chaos du monde. » La réalité d’une vision de femme sur le cours de choses.

Si tous les hommes du monde…

Frappante est la présence sur scène d’acteurs venus de nombreux pays, d’horizons et de traditions divers. Une assemblée polyglotte, une tour de Babel avant que les hommes cessent de se comprendre, diversement typée, qui matérialise de manière éclatante l’union possible des différences dans un projet commun, enrichi par chacun. Et si certains passages peuvent par endroits paraître un peu trop longs, ou simplistes, ou moins forts, ou témoigner d’une certaine naïveté, ils ne sont rien en regard du plaisir intense qu’on éprouve devant cette œuvre, belle aussi bien dans son esthétique que dans son contenu : une formidable ode à l’humanité et une magnifique déclaration d’amour au théâtre.

Une Chambre en Inde

Théâtre du Soleil.

Du 09/11/2016 au 19/05/2017, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h, le dimanche à 13h30

Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Navettes à partir du métro Château de Vincennes (sortie n° 6), entre 20 minutes et 1h45 avant le début du spectacle.

www.theatre-du-soleil.fr

Tél. 04 43 74 24 08

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