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Arts-chipels.fr

L’Art du théâtre & De mes propres mains. Quand le théâtre s’attaque aux mots dits du théâtre.

L’Art du théâtre & De mes propres mains. Quand le théâtre s’attaque aux mots dits du théâtre.

On croyait le théâtre de l’absurde enterré depuis les années cinquante. Il refait surface avec deux courtes pièces enchaînées de Pascal Rambert.

Symphonie pour un homme seul. Sur un plateau blanc, sans autre accessoire qu’une chaise et ce qui ressemble à un frigo table top sur lequel est posé une fleur artificielle, l’éclairage au néon, qui tombe du plafond sans variation aucune, donne une teinte blafarde à l’ensemble. Un homme entre, une gamelle de chien à la main. Il est bientôt suivi par le titulaire de la gamelle, un énorme terre-neuve noir aux grands yeux tombants qui promène sur la scène sa masse de poils débonnaire et sa nonchalance indifférente.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Je parle à un chien

L’homme, aspect négligé en survêtement et savates, est un acteur. Il prend le chien à témoin de son long monologue sur le théâtre, sur le métier d’acteur, sur les metteurs en scène, bref sur tout ce qui ne va pas et qui fait que ce qui a nom théâtre aujourd’hui ne le mérite pas. Ce n’est pas la passion qui l’anime, juste une sorte de lassitude qui trouve une résonnance dans l’attitude du chien qui vit sa vie sur scène, lape de-ci, de-là, un peu d’eau, explore l’espace nu du plateau, bave tant et plus avec bonhommie, vient se faire caresser, accepte, sur l’injonction du comédien, de s’asseoir ou de se coucher – peu de temps car l’animal vit sa vie en dépit du texte qui l’interpelle. Le comédien, lui, joue à ne pas jouer. Il énonce d’une voix quotidienne, assez monocorde, les absurdités auxquelles il est confronté, les nécessités ou dites telles de son métier. « Les acteurs veulent carboniser, dit-il. Ils veulent carboniser leur auditoire sur place. » En lieu de quoi c’est au chien qu’il propose le challenge. Peine perdue, évidemment, et burlesque garanti.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

L’homme qui va mourir

Puis le chien disparaît. L’homme s’approche du petit meuble qui se révèle être un placard. Il ôte son survêtement, revêt une tenue de ville, pantalon et pull, chausse des tennis. Il a changé de peau. Dans le silence, il nous regarde. Longtemps. Immobile. Tout à coup il se met à parler et c’est un véritable déluge de mots qui s’abat sur nous. Tant et tant de paroles qu’on ne les entend plus. Une logorrhée désespérée – car l’homme va mourir et qu’avant de mourir il déverse sur nous tout ce qu’il enferme, tout ce qui ne passe pas la barre du langage dans la vie courante. À bout de souffle, au bout des mots, les phrases s’enchaînent sans respiration, sans temps mort, sans l’intervalle nécessaire pour en intégrer le sens. C’est dire pour dire. Des histoires de crémière ou de droguiste, mais aussi de rêves peuplés de croix gammées. Un mal être, une difficulté à se définir. « Je suis un chien », dit-il, comme pour faire le lien avec la pièce précédente où il définissait les acteurs comme « des chiens qui ont intégré l’abandon », « je cherche à retrouver mon identité. ». Au contraire de la pièce précédente, la parole enfle, enfle, enfle, devient paroxystique. Comme un trop-plein qui se déverse à gros flots. Elle est brutalement interrompue par de longs silences. Immobiles. On n’en respire pas mieux pour autant. De pauses en reprises, l’étau se resserre autour de cet homme en route vers l’inéluctable.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Seul en scène

Arthur Nauzyciel promène sur le plateau une dégaine non apprêtée qui nous ressemble. On ne peut qu’applaudir à la performance de l’acteur qui gère, avec le chien, les impondérables, passe du laisser-aller à la contraction, d’une diction neutre à l’accumulation incessante des phrases, du rythme mesuré de la vie courante à une avalanche des mots qui se précipitent à bride abattue, se bousculent sur le bord des lèvres. On ressort avec un sentiment de malaise devant ce trop-plein d’incommunicabilité qui nous renvoie tellement à nous-mêmes.  Il n’en demeure pas moins que Pascal Rambert, dans ce spectacle, se pose en digne héritier du théâtre de l’absurde. On croyait celui-ci enterré. Il refait surface de belle manière à l’heure où être « connecté », c’est d’abord et avant tout être profondément seul.

L’Art du théâtre suivi de De mes propres mains.

Texte et mise en espace de Pascal Rambert

Avec : Arthur Nauzyciel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 6 février au 3 mars 2019, tlj à 20h30 sauf les lundis et mardis, dim. à 15h30

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

Tournée

6-8 mars 2019 : Théâtre national de Bretagne, Rennes (35)

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