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Arts-chipels.fr

Celle qui regarde le monde. Et s’il était possible de conjuguer demain au futur ?

Celle qui regarde le monde. Et s’il était possible de conjuguer demain au futur ?

Peut-on, même au cœur d’une situation apparemment sans issue et dans un monde qui ne vous ressemble pas et qui n’a d’ailleurs plus forme humaine, trouver une échappatoire pour faire plus que continuer de survivre ? c’est la question que posent les deux adolescents, créés et mis en scène par Alexandra Badea.

En arrière-fond une forêt paisible. Une jeune fille s’y promène. Déa a quitté une fête, qui lui est étrangère, avec des copains, avec lesquels elle n’a pas plus de contacts véritables. La fête, c’est un moyen de meubler le vide du monde. Ce que lui ont légué ses parents, dit-elle, c’est un ratage sur toute la ligne, quelque part dans le Nord de la France, même si elle envisage une classe préparatoire à une carrière de haut niveau pour se sortir d’une vie sans argent où rien n’est possible. Son seul héritage ? Une tête pleine d’idées qu’on lui a fait avaler de force. Son attitude ? S’absorber dans la musique à fond la caisse comme une manière d'oublier que la vie est un combat de boxe. Elle a peur du silence, alors elle le remplit de vacarme. Mais, bien qu'elle ait voulu s'isoler, elle n’est pas seule. Elle a dérangé un autre adolescent qui était en train de lire, loin du tumulte.

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Deux solitudes qui se rencontrent

Commencé sur le mode agressif, le dialogue s’instaure. Enis – c’est le nom de l’adolescent – est Africain. Il aime les livres et la poésie – sa manière de vivre le voyage en se penchant sur celui des autres. Il a quitté son pays avec sa mère, direction l’Europe, via la Turquie. Ils se sont fait escroquer par les passeurs, seul lui a pu gagner l’Europe. Il est mineur isolé, ce qui devrait lui permettre d’obtenir un permis de séjour. Mais il n’a plus de papiers et il est grand pour son âge. On ne le croit donc pas. S’il n’obtient pas gain de cause, c’est la reconduite à la frontière et la perspective de ne retrouver pour horizon que le monde qu’il a fui. Entre les deux adolescents, c’est la rencontre. Enis initie Déa au voyage intérieur. Chacun trouve chez l’autre l’altérité dont il a besoin, le sens qui fait le prix de la vie. Et il y puise la force de combattre.

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Entre théâtre et vidéo, des pistes qui s’entrecroisent

Voici que sur l’écran la forêt a cédé la place à ce qui ressemble fort à un interrogatoire opposant Déa à un adulte. On comprend au fil du temps qu’il ne s’agit pas du père de la jeune fille mais d’un policier chargé de veiller au respect de la « loi ». Et la loi prévoit ce qu’on doit faire d’Enis quand un jugement a été rendu. Mais si la loi ou que le jugement ne sont pas justes, ne faut-il pas les contester, rétorque la jeune fille ? Quand la loi est inique, ne faut-il pas la revoir ? La loi n’est-elle pas l’émanation de la société ? N’est-elle pas révisable ? Si tel n'avait pas été le cas, la loi sur la contraception et l’avortement n'aurait pas existé. Au-delà de cette vie des exilés, sans papiers, qui se pressent à Calais ou ailleurs, se pose une question fondamentale : celle de notre résistance et de notre capacité d’intervention face une règle obsolète ou absurde…

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Choisir sa réalité

En plan très rapproché, la caméra scrute la joute entre le policier et l’adolescente. Parfois l’image s’immobilise sur le visage de la jeune fille, nous renvoyant au plateau où les deux adolescents se retrouvent et où nous découvrons peu à peu, à travers les yeux d’Enis, le rejet qu’il subit de la part de toute une frange de la société – Déa y inclura ses parents – et ce qui a amené la jeune fille devant le policier. Curieusement, on a l’impression que le monde fonctionne à l’envers, que la vision qui passe dans les yeux pensifs de la jeune fille, sur l’écran, gouverne le monde réel et tangible de la scène, comme si la projection mentale de la jeune fille s’avérait plus « réelle » que la situation qu’on vit sur la scène, comme si nous voyagions dans sa tête. Le plateau se fait l’écho des interrogatoires subis par le jeune homme, où le bombardement de questions – où, à quel âge, quand, comment – a pour but de le faire se contredire et de mettre en doute la véracité de ses propos. La pièce se construit ainsi dans cette alternance entre réel et virtuel, comme dans notre monde. La réalité y prend bien souvent la forme d’une « communication » faite de solitudes accolées par smartphone interposé où les rêves virtuels font parfois aussi mal que la réalité.

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Une ode à la capacité d’intervention individuelle

Né de rencontres d’Alexandra Badea avec des lycéens et de l’impression qu’elle en avait retirée – une image très négative d’eux-mêmes et de leurs parents qui émanait des ateliers d’écriture avec eux –, le spectacle témoigne de leurs difficultés à considérer leur héritage autrement que comme une charge insupportable, et parfois insurmontable, à prendre à pleins bras un réel dont ils ne veulent pas, où jamais les citrouilles ne se transforment en carrosse, et à se projeter dans un avenir dont ils ne pensent pas avoir les cartes. Mais il les incite aussi à imaginer qu’un autre monde est possible et à chercher le moyen de faire que les choses changent. Car à la base de tous les systèmes, il y a des individus qui ont refusé, et la somme de ces refus, individuels parfois, minoritaires souvent, a finalement changé la société.

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Deux formes pour un même spectacle

Inscrite dans un projet d’action artistique au sein des établissements scolaires, consolidé durant les périodes de confinement par des représentations quadri-frontales ou en face à face dans les classes, réalisées avec le Théâtre de la Colline, la démarche de Celle qui regarde le monde fait suite à cette réflexion. Elle comporte deux versions : l’une pour grand plateau, destinée à des salles de spectacle ; l’autre, plus simplifiée, qui pourrait tourner dans les lycées et collèges en bi-frontal, sans décor, lumière et son, ou dans des lieux non théâtraux. Au désir de donner aux élèves le moyen de faire entendre leur parole s’ajoute le moyen de rencontrer le public là où il se trouve sur un thème qui le concerne au premier chef… Dans le concert commun du « no future » qui prend des allures de position dominante dans une société qui pratique l’isolement et les exclusions en tout genre, la pièce est comme un appel d’air, une respiration. Comme le battement d’ailes d’un fragile papillon capable de déclencher de grandes tempêtes…

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Celle qui regarde le monde d’Alexandra Badea (Éditions de L’Arche)

S Mise en scène Alexandra Badea S Avec Alexis Tieno, Lula Paris et, à l’écran, Stéphane Facco S Création sonore Rémi Billardon assisté de Valentin Chancelle S Création lumière et régie générale Antoine Seigneur-Guerrini S Vidéo Jonathan Michel S Scénographie Soux S Collaboration artistique Hannaë Grouard-Bouille S Production Hédéra Hélix avec Mascaret production S Coproduction Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais, Gallia Théâtre de Saintes scène conventionnée, La Comédie de Béthune Centre Dramatique National Hauts-de-France, Les plateaux sauvages (Paris) S Avec le soutien de la DRAC Hauts-de-France-ministère de la culture et de la communication et de la Région Hauts-de-France S Spectacle tout public à partir de 10 ans S Création du 7 au 12 novembre 2022 aux Plateaux Sauvages, Paris

Les Plateaux sauvages – 5 rue des Plâtrières – 75020 Paris

Du 7 au 12 novembre 2022, du lundi au vendredi à 20h30, le samedi à 17h30

www.lesplateauxsauvages.fr

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