Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Zola l’infréquentable. L’homme qui sentait le soufre et la bouse…

Zola l’infréquentable. L’homme qui sentait le soufre et la bouse…

En imaginant un dialogue très vif entre l’écrivain Émile Zola et le polémiste antisémite Léon Daudet, Didier Caron crée une joute oratoire à fleurets pas du tout mouchetés où se dessine à la fois un portrait de Zola, moins lisse que la légende ne l’a fait, et un portrait de la France, divisée par l’Affaire Dreyfus au tournant du XXe siècle.

Alphonse Daudet vient de mourir et son fils Léon demande à Émile Zola, alors au faîte de la gloire, de prononcer quelques mots pour l’enterrement. L’auteur des Lettres de mon moulin et celui du cycle des Rougon-Macquart étaient amis de longue date tout en ayant des convictions politiques opposées. Mais si Zola a conservé pour Alphonse une certaine tendresse, il n’en va pas de même avec Léon, qu’il considère comme médiocre et qui, de plus, vient de laisser libre cours, à l’occasion de l’Affaire Dreyfus, à l’expression de sa haine antisémite. La fable qu’imagine Didier Caron à travers le dialogue entre les deux hommes dresse ainsi un portrait, non seulement de leurs désaccords, mais aussi, à travers eux, des oppositions qui secouent le pays.  Elle se penche, à rebours, vers le passé pour éclaircir la situation en même temps que nous suivons son développement dans le temps jusqu’à son étape ultime, la mort de Zola en 1902. Le personnage de Léon Daudet – qui a, de triste mémoire, bien existé – permet à l’auteur de mettre en scène les détracteurs de l’écrivain, l’antisémitisme ambiant et de matérialiser l’opposition entre dreyfusards et antidreyfusards. Dans le salon d’Alphonse Daudet, la bibliothèque ou le bureau d’Émile Zola, les deux hommes, sous le vernis de la conversation mondaine, installent sur le devant de la scène le théâtre de la France à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle en même temps que le leur propre.

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Émile Zola, au-delà du panégyrique

Léon Daudet sert, dans la pièce, de révélateur à une autre face d'Émile Zola. Sur le plan personnel, l'écrivain n’est pas un parangon de vertu, loin s’en faut. Son premier amour était une prostituée, qu’il avait tenté, sans succès, d’extraire du ruisseau. Son épouse, Éléonore Alexandrine Meley, fille d’une petite marchande de dix-sept ans et d’un ouvrier typographe avait, avant de connaître Zola avec qui elle avait vécu cinq ans hors mariage, abandonné sa fille à l’Assistance publique. Quant à Zola, une fois marié, il tombe amoureux de Jeanne Rozerot, entrée au service des Zola à Médan, et lui fait deux enfants. Il se débat dans cette situation conjugale inextricable en même temps que sa course aux honneurs se voit en permanence entravée par ses prises de positions en faveur des gens de peu, par le handicap de sa formation inexistante – il n’a pas le baccalauréat – et le fait qu’il est lui-même fils d’un immigré italien. Émile Zola est une gloire nationale, c’est chose acquise déjà en son temps. Pourtant la critique de son époque, malgré sa célébrité, se fait des dents sur ce chantre des bas-fonds qu’on accuse de se rouler dans la fange et d’être plus sale que les porcs – Barbey d’Aurevilly n’hésitera pas à le qualifier de « Michel-Ange de la crotte »…

© Fabienne Rappeneau

© Fabienne Rappeneau

Léon Daudet, entre Drumont et Maurras

L’homme qui lui fait face est un polémiste sans grand talent mais à la plume journalistique acerbe qui a pour lui d’être le fils d’un écrivain célèbre, ce qui lui vaut de fréquenter tout le gratin littéraire. Léon Daudet, c’est le porte-parole et le relais de la propagande antisémite dans toute sa virulence. Il reprend à son compte la « chronique scandaleuse » des 1 200 pages de la France juive de Drumont, qui joue sur les ressorts antisémites de l’opinion : un antijudaïsme chrétien, un anticapitalisme populaire – les juifs tiennent la finance et oppriment le peuple – et un racisme biologique. Des articles pétris de haine et d’anathèmes. La pièce reprend les injures qui circulent à l’époque, diffusées dans la presse et largement partagées par l’opinion publique – les entendre aujourd’hui fait froid dans le dos. Elle montre que le clivage qui divise la France à ce moment-là touche toutes les classes et n’épargne ni les intellectuels ni les artistes. Au travers du chapelet d’inepties qui se répandent, on comprend comment, de manière souterraine, cet antisémitisme-là a fourni un fondement occulte mais néanmoins présent à l’attitude de nombre de Français sous l’Occupation. L’actualité politique et le rejet des migrants qui s’installe aujourd’hui dans une partie de l’opinion surgissent à l’esprit comme un relent au goût amer.

© DR

© DR

L’Affaire Dreyfus, un catalyseur

La pièce s’étend de part et d’autre d’un événement majeur qui aura des répercussions historiques. Le 13 janvier 1898, à la suite d’un article particulièrement insultant de Léon Daudet sur la dégradation du capitaine Dreyfus, condamné à la déportation pour espionnage au profit de l’Allemagne, Émile Zola publie, en réaction, dans l’Aurore, à l’instigation de Georges Clemenceau, une « Lettre ouverte au président de la République », Émile Loubet. Il y dresse un virulent réquisitoire contre les silences et les malversations de l’armée française qui ont conduit à la condamnation du capitaine Dreyfus. La pièce de Didier Caron ne fait pas silence sur les atermoiements de l’écrivain qui précèdent le célèbre « J’accuse » – qui aura un retentissement international – mais montre aussi en Zola l’homme qui ne se dédiera pas de ses engagements, quel qu’en soit le prix – et celui-ci fut élevé puisqu’il lui valut un an d’exil pour éviter la prison – et quelles qu’aient été les positions – souvent contraires – de ses amis.

© DR

© DR

Deux comédiens épatants dans un dialogue savoureux

Pierre Azéma montre un Zola à la fois fort et faible, campé sur ses convictions en même temps qu’écartelé dans sa vie d’homme. Son duo avec Bruno Paviot en Léon Daudet, coq méprisant dans la basse-cour de sa caste, est sarcastique à souhait et les sous-entendus qu’ils se lancent à la figure, quand ce ne sont pas des attaques directes, sont délectables. Sous l’apparente légèreté et l’humour dont font preuve les deux personnages pointe, avec beaucoup de brio et une indéniable finesse d’esprit, la perfidie et l’attaque directe. Ils sont morgue contre morgue, ergots contre ergots et on voit défiler à travers leurs dialogues tout ce que l’Histoire a retenu d’hommes politiques et de littérateurs dans des attitudes pas toujours reluisantes, loin s’en faut. À suivre les glissements dans un sens ou un autre qui marquent l’Affaire Dreyfus, on se prend à penser que les retournements de veste politique peuvent toucher même les plus « irréprochables » et que la frontière qui sépare l’honnête homme du salaud s’avère parfois fragile et fluctuante. Raison de plus pour rester vigilant devant les sirènes simplificatrices et les coupables tout trouvés qu’on nous fournit parfois sur un plateau comme boucs émissaires…

© DR

© DR

Zola l’infréquentable

S Texte et mise en scène Didier Caron S Avec Pierre Azéma et Bruno Paviot S Création lumières Denis Schlepp S Costumes Mélisande de Serres S Scénographie Capucine Grou-Radenez S Perruques Vincenzo Ferrante

À partir du 5 octobre 2022, mer.-jeu.-ven. 21h, sam. 20h30, dim. 16h30

Théâtre de la Contrescarpe – 5, rue Blainville – 75005 Paris

www.theatredelacontrescarpe.fr 01 42 01 81 88

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article