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Arts-chipels.fr

Laboratoire Poison. Entre théâtre et anti-théâtre, le grand jeu des paroles croisées.

© Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet

Comment, dans une perspective anticolonialiste, rendre compte des luttes de libération, de ceux qui en furent les artisans et des ambiguïtés à l’œuvre dans la seule volonté de raconter l’histoire ? Quand le théâtre et ses artifices servent d’éclairage et de miroir pour nous aider à définir la nature de l’Histoire en même temps qu’il se définissent eux-mêmes…

C’est une expérience singulière que celle de Laboratoire Poison qui, depuis 2019, occupe Adeline Rosenstein et Maison Ravage au travers de créations successives. Au centre de la problématique, la question du « documentaire » confronté au thème de la décolonisation et à sa mise en théâtre. Un thème exploré à partir de sources écrites et de rencontres, passé au filtre de situations théâtrales où le traitement, comme le jeu, interrogent la question de la vérité, de l’authenticité et de la trahison. De la même manière qu’on dit « traduttore è traditore » pour indiquer que la traduction est déjà une trahison de l’œuvre, comment le théâtre participe-t-il au grand jeu de la vérité et de ses masques ?

© Annah Schaeffer

© Annah Schaeffer

Un espace nu seulement ponctué de tubulures à métamorphoses

Sur un plateau dépourvu de décor, dans lequel l’arrière-scène est visible, un groupe de comédien.ne.s est rassemblé – masculin et féminin associés car ici on pratique l’écriture inclusive. Aucune identification n’est possible devant les tableaux vivants qu’ils composent et recomposent à l’envi. Ce qui est en question, c’est l’approche d’une scène donnée et, au-delà, ce qu’elle met en mouvement en matière de significations possibles. Ce peut être l’évocation de groupes dans le paysage politique – un petit, formé d’à peine quelques interprètes, pour les protestataires, un beaucoup plus important pour dire l’État, le pouvoir et les pressions qu’il exerce. On peut lui ajouter l’expression du personnage, accentuer cette expression par un jeu de lumières et l’adjonction de son. On mixe les éléments, on analyse toutes les variantes possibles. Un aspirateur qui renvoie aux turbines d’un avion à réaction et un comédien armé d’une valise qui passe nous transportent dans un aéroport… qui peut aussi dire l’interdiction, masquée en demande de visas sans réponse ou pas prêts à temps, faite à des acteurs de quitter leur pays. On assiste en direct à la fabrication du sens à partir de l’image et de la mise en situation.

© Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet

Du théâtre à l’Histoire

On l’aura compris, à travers l’interprétation que propose le théâtre se dessine une manière – ou plutôt des manières – de regarder l’histoire. En prenant appui sur l’Indochine et l’Algérie pour la France, le combat mené par les Congolais contre les Belges pour conquérir leur indépendance ou celui qu’ont mené les Bissao-Guinéens et les Cap-Verdiens contre le Portugal pour leur indépendance, le théâtre interroge ces luttes pour la libération et la façon dont événements et personnages marquants sont vus, non seulement par les colonisateurs ou les colonisés, mais aussi avec les variantes apportées à leurs portraits dans le temps, au travers des compromis ou des alliances qui transforment un ami en ennemi ou en traître, ou au contraire en font un sauveteur, un homme providentiel. Nous sommes replongés dans une histoire de la décolonisation pas si vieille – les années 1960 pour l’Algérie et le Congo, 1970 pour la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, soit environ un demi-siècle –, et le rappel de la proximité de ces événements, en nous rafraîchissant la mémoire, nous renvoie au monde d’aujourd’hui.

© Annah Schaeffer

© Annah Schaeffer

Un héroïsme sans héros

Articuler le singulier et le pluriel, le rôle d’un seul et celui du groupe dans le questionnement sur l’Histoire fait partie intégrante de la machine mémorielle et reconstructrice que nous mettons en place pour la raconter. Trouver des modèles auxquels s’identifier, quitte à passer sous silence certains de leurs comportements, est une constante humaine, comme la création de héros au théâtre. Parce que c’est toujours plus facile de découper le monde d’une manière simpliste et qu’il est rassurant de s’identifier de manière manichéenne au Bien et de combattre le Mal. Mais il arrive que les amis d’un jour deviennent des ennemis. Traîtres ? Opportunistes ? Ou réalistes ? Qui les regarde et comment les voir ? Les figures de la désagrégation sont passées au crible. Servilisme, factionnalisme, militarisme et autres moyens de pression, y compris l’attachement amoureux sont mis sur la sellette. 

© Annah Schaeffer

© Annah Schaeffer

Un parent obligé : l’humour

À aucun moment le spectacle ne verse dans le lyrisme ou le pathos. Car le regard analytique est premier et qu’il s’accompagne de commentaires distanciés, ironiques. Ainsi les conséquences de l’indépendance du Congo ont-elles pour conséquences des dettes pour le pays nouvellement libéré et des profits qui vont à la Belgique. Ainsi le modèle explicatif réduit-il au presse-purée, dans lequel l’interprète s’écrase, celui qu’il veut minimiser, ou détourne-t-il son discours en tordant son propos, ou l’atomise-t-il dans une explosion nucléaire de petits faits qui le font disparaître. Sans compter le cri de mouette – version ciel bleu et vacances – qui accompagne le commentaire « Ah ! qu’il est bon d’avoir des colonies ! » Les jeux de mots participent de la distance mise. Les personnages qui stoppent toute action sont « à la raie » et se masquent derrière un poisson argenté de pacotille tandis que raie-publique et raie-volution s’activent.

© Annah Schaeffer

© Annah Schaeffer

Femmes aussi…

Le dernier volet du Laboratoire accorde une place première aux oubliées de l’Histoire que sont les femmes. À travers l’émancipation de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert, les femmes qui ont lutté, elles aussi, et que l’histoire a effacé d’une évocation de l’anticolonialisme déjà parcellaire et incomplète, sont à l’honneur. À la première femme « trans » à s’être battue, en 1761, pour ses droits en Haïti s’ajoutent ces femmes capverdiennes en révolte contre les planteurs qui, en 1910, menacent de les émasculer. Ou encore l’histoire de cette femme qui empoisonne les colonisateurs ennemis au moyen de flèches enduites d’une substance toxique, avant de de se faire payer en échange du contrepoison, une fois la victoire obtenue. Ou bien celle, à l’inverse, qui surveillait l’alimentation d’Amilcar Cabral, le dirigeant du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, pour le préserver de tout empoisonnement. Pasionarias parfois, elles sont aussi des soutiens sans faille des indépendances qui se mettent en place…

© Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet

Le paradoxe du théâtre quand il rend compte de l’Histoire

Pour traduire ce propos complexe, le spectacle imagine une monstration simple mais non simpliste. Il chemine dans une forme apparemment paradoxale. Plus le contenu s’intéresse aux nuances et plus sa mise en théâtre recourt à des artifices grossiers à la manière du théâtre d’agit-prop. S’armer d’un fusil fait de tuyaux de caoutchouc pliés et mimer un coup porté au ventre suffisent, par exemple, à évoquer les tortionnaires. Plus le propos se fait kaléidoscopique et intellectuellement sophistiqué, plus la mise en théâtre se fait schématique, réduite à des effets de groupe, à une gestuelle, à un effet d’éclairage. Les comédiennes et les comédiens jamais ne se glissent dans la peau de leurs personnages. Ils sont marionnettes comme les poupées de chiffons qui peuplent les récits de la Grande Histoire. Ils rendent manifeste, à voix parfois inaudible, ou en phrases courtes, schématiques, le personnage qu’ils doivent illustrer, commentent par une attitude qu’ils modifient l’instant d’après comme pour se contredire ce qu’ils viennent d’exprimer, et laissent au spectateur le soin de la mise bout à bout, du rassemblement des morceaux, de la reconstruction. Et lorsque les flashes des appareils photos immobilisent, un court instant, l’Histoire en marche, engendrant une interprétation, on a le sentiment que ces moments arrêtés ne sont pas, au fond, si différents de ces photomontages qui la falsifient délibérément…

© Annah Schaeffer

© Annah Schaeffer

Laboratoire Poison d’Adeline Rosenstein / Maison Ravage

Poison 1, 2 et 3, Trahison et Antipoison ou Poison 4

S Conception, écriture, mise en scène Adeline Rosenstein S Avec Aminata Abdoulaye Hama, Marie Alié, Habib Ben Tanfous, Marie Devroux, Salim Djaferi, Thomas Durcudoy, Rémi Faure El Bekkari, Titouan Quittot, Adeline Rosenstein, Talu, Audilia Batista en alternance avec Christiana Tabaro, Jérémie Zagba en alternance avec Michael Disanka S Assistanat à l’écriture, dramaturgie et mise en scène Marie Devroux S Regard extérieur Léa Drouet S Composition sonore Andrea Neumann, Brice Agnès S Espace & costumes Yvonne Harder S Eclairage Arié van Égmond S Direction technique Jean-François Philips S Régie lumière Benoît Serneels S Documentation Saphia Arezki, Hanna El Fakir S Regards historiques Jean-Michel Chaumont (Poison 1), Denis Leroux (Poison 2), Jean Omasombo Tshonda (Poison 3) S Coordination de production Maison Ravage - Edgar Martin S Diffusion Habemus Papam S Production Maison Ravage, Comédie de Saint-Etienne et La Criée - Théâtre National de Marseille S En co-accueil avec Le Théâtre du Gymnase - Hors les Murs S Coproduction ExtraPôle SUD Provence-Alpes-Côte d’Azur

Production et coproduction de la série

ANTIPOISON – Création 2022 Production Maison Ravage, Comédie de Saint-Etienne et La Criée Théâtre national de Marseille. Coproductions : ExtraPôle Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateforme de production soutenue par la Région SUD Provence-Alpes-Côte d’Azur rassemblant le Festival d’Avignon, le Festival de Marseille, le Théâtre National de Nice, le Théâtre national de Marseille La Criée, Les Théâtres, Anthéa, la scène nationale Liberté-Châteauvallon et la Friche la Belle de Mai Scène nationale Châteauvallon Liberté, Théâtre national de Nice, Théâtre Dijon Bourgogne CDN

LABORATOIRE POISON#3 – Création 2021 Production Halles de Schaerbeek & Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National Production déléguée Halles de Schaerbeek Coproductions Maison Ravage (Bruxelles), Festival de Marseille, Théâtre Océan Nord (Bruxelles), Festival Sens Interdits (Lyon), Théâtre des 13 vents CDN Montpellier, La Coop asbl et Shelter Prod

LABORATOIRE POISON#2 – Création 2021. Production Little Big Horn et Halles de Schaerbeek. Coproduction Festival de Marseille Soutiens Fédération Wallonie-Bruxelles – Service du Théâtre, Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National, Les Laboratoires d’Aubervilliers, Théâtre Océan Nord (Bruxelles) Développé en Co-laBo (Gand), Taxshelter.be, ING, tax-shelter du gouvernement fédéral belge Laboratoire Poison 2 a bénéficié d’une résidence longue au Théâtre Océan Nord (Bruxelles)

LABORATOIRE POISON#1 – Création 2019 Production Little Big Horn asbl en coproduction avec le Théâtre la Balsamine et la Coop asbl Coréalisation Théâtre La Criée et les Bancs Publics - festival Les Rencontres à l'échelle Soutiens Fédération Wallonie-Bruxelles – Service du Théâtre et Service de la Promotion des lettres, de la Cocof et du Kulturcentrum Buda, taxshelter.be, d’ING, tax-shelter du gouvernement fédéral belge, Zoo Théâtre, Esact et Les Bancs Publics – lieu d’expérimentations culturelles

TRAHISON – projet de recherche, 2021-2022 Production, coordination artistique Maison Ravage Projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles- Service Arts de la Scène Coproduction Halles de Schaerbeek Conseils Jean-Michel Chaumont, Paul Kerstens Partenaires Collectif d’Art d’Art (RDC), Connexion Asbl, Théâtre Océan Nord, Centre culturel M’eko (RDC), compagnie Fladu Fla (Cap Vert) Remerciements particuliers à la famille Batista.

Du 11 au 15 octobre 2022

La Criée - Théâtre national de Marseille
Hors les murs à la Friche de la Belle de mai
- Coréalisation Théâtre du Gymnase

TOURNÉE 2022/2023 

du 04 au 08 octobre 2022 - Comédie de Saint-Etienne - Création ANTIPOISON
du 11 au 15 octobre 2022 - La Criée Théâtre National de Marseille / Théâtre du Gymnase
du 18 au 19 octobre 2022 - Comédie de Valence
le 21 octobre 2022 - Le Liberté, Scène nationale de Toulon
du 16 au 18 novembre 2022 - Théâtre des 13 Vents, Centre dramatique de Montpellier
du 09 au 12 mars 2023 - Théâtre Varia / Rideau de Bruxelles
du 16 au 18 mars 2023 - Théâtre de Gennevilliers T2G
du 22 au 25 mars 2023
- Théâtre Vidy-Lausanne

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