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Arts-chipels.fr

Black Legends. Entre plaidoyer antiraciste et « musical » populaire.

Black Legends. Entre plaidoyer antiraciste et « musical » populaire.

Parcourir un siècle de culture afro-américaine à travers ses chansons cultes et ses airs à danser en montrant son inépuisable dynamisme et son inventivité et en délivrant un message d’amour et de compréhension mutuelle forme la trame d’un spectacle mené sans temps mort qui emmène le public avec lui.

Dans la pénombre, la silhouette d’un homme qu’on devine esclave apparaît tandis que défile derrière lui le tristement célèbre Code noir, l’ordonnance royale de Louis XIV édictée en 1685 touchant à la police des îles de l’Amérique française, complétée plus tard par les édits qui concerneront les Mascareignes, la Louisiane, avant d’être étendus à l’ensemble des colonies françaises. Cette législation règle le sort des esclaves et un présentateur, monsieur Loyal sarcastique, nous en détaille sur scène les mesures – fêtes chrétiennes chômées, torture et abus sexuels interdits, interdiction de séparer les époux – en même temps qu’il nous en révèle l’autre face – interdiction de rassemblement, assimilation de l’esclave à un objet mobilier en même temps qu’être responsable sur le plan criminel, châtiments destinés aux « nègres marrons » fugitifs – oreilles coupées, mutilations, marquage au fer et mort en cas de récidive. C’est avec cet arrière-plan que l’histoire nous transporte près de deux siècles et demi plus tard, dans les années 1920. L’esclavage a été officiellement aboli, mais cette abolition reste encore un long combat…

© Black Legends

© Black Legends

Une traversée des siècles en musique

Des belles heures du Cotton Club, où « The Hi De Ho Man » Cab Calloway, s’inspirant du scat de Louis Armstrong, développe ses onomatopées musicales sur un rythme contagieux en se partageant la programmation avec Duke Ellington, jusqu’à Beyoncé, c’est à une traversée d’un siècle de musique afro-américaine que nous convie le spectacle. Little Richard et Ray Charles, James Brown et Otis Redding, Prince et Michael Jackson, Aretha Franklin et Mary J. Blige, Mahalia Jackson et Whitney Huston, mais aussi Sam Cooke, Marvin Gaye, Ike & Tina Turner ou Stevie Wonder, et d’autres, participent à cette grande fresque musicale qui, des années 1920 conduit à l’époque actuelle et à l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis. Soul, jazz, pop, funk, gangsta rap, hip hop, R’n’B’ jalonnent ainsi le parcours. Des airs que le public connaît et qu’il fredonne ou dont il marque la mesure en claquant des doigts, en tapant des mains ou en marquant la mesure du bout des pieds…

© Black Legends

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L’histoire d’une émancipation

Le spectacle ne se contente pas d’aligner les tubes que chacun conserve au fond de sa mémoire. Cette traversée du temps s’accompagne des avancées de l’émancipation de la communauté afro-américaine au fil du temps. Le spectacle rappelle qu’au Cotton Club, où se produisaient des Afro-Américains, ceux-ci n’avaient pas droit de cité en tant que spectateurs. L’ombre du Ku Klux Klan s’étend sur Strange Fruit, la chanson interprétée par Billie Holiday en 1939 qui fait de ce « fruit étrange » pendu à un arbre, un noir lynché se balançant au vent. Les aspirations des années 1960 à « briser les chaînes qui me retiennent » pour savoir « ce que ça fait d’être libre » sont présentes chez Nina Simone, porte-drapeau des luttes pour les droits civiques. Mais bientôt surgissent des revendications plus virulentes. « Say it Loud, I’m Black and Proud », scande James Brown. Le boxeur Cassius Clay Jr. devient Muhammed Ali tandis que les assassinats racistes se multiplient. Le Black Power appelle à la lutte et les protest songs qui émaillent les années 1970 se conjuguent avec le refus de la guerre du Vietnam.

© Black Legends

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Un présent contrasté

Le présent consacre-t-il l’avènement d’un monde enfin pacifié où la solidarité et l’amour du prochain règnent en maîtres ? Si la coexistence entre communautés « blanche » et afro-américaine est encore loin d’être harmonieuse, d’autres problèmes se profilent à l’horizon. Ils sont sociaux, opposant une classe embourgeoisée à ceux pour qui la survie quotidienne reste un combat. Mais ils appartiennent aussi à des formes d’oppression qui s’enracinent dans le passé. Née dans le Bronx, Mary J. Brige, abusée sexuellement par un ami de son père dans son enfance, appelle en 2001, avec No More Drama, à évacuer la violence viscérale dont « nous avons hérité ». Quelques décennies plus tôt, Angela Davis clamait que l’homme noir ne pourrait être totalement libre que le jour où il libérerait sa femme et sa fille de son joug. Le plaidoyer contre la violence faite aux femmes débouche sur un vibrant appel, coloré et plein enthousiasme, à une compréhension mutuelle où hommes, femmes et transgenres, de toutes conditions et de toutes couleurs de peau, communieraient ensemble dans un monde meilleur.

© Black Legends

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L’alliance du musical et du contenu

On se laisse emporter par cette évocation plutôt bon enfant menée à perdre haleine, alternant passages plus doux, poétiques ou romantiques, avec un groove et un swing soutenus. Reprenant les codes vestimentaires des années qu’ils évoquent, les costumes ressuscitent les robes multicolores et les couronnes de fleurs des années hippies ou les symphonies de couleurs éclatantes des années pop, et les paillettes du music-hall brillent de tous leurs feux. Devant et dans un décor d’architectures de bois qui rappellent nos lectures d’enfants de la Case de l’oncle Tom, les musiciens, qui accompagnent parfois sur le devant de la scène danseurs et chanteurs, font revivre ces musiques où le don de soi est partout présent. Quant aux danseurs et chanteurs, ils offrent de beaux timbres de voix associés à une chorégraphie sans faille.

Même si le propos semble parfois schématique et taillé à la serpe, musical oblige, le « message » de ces « légendes noires », plus qu’un long discours, reste convaincant. Surtout, il est accessible à tous. Comme un beau spectacle populaire où le plaidoyer atteint d’autant plus qu’il touche au cœur et emprunte les voies de la fête.

© Black Legends

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Black Legends. Une fresque musicale, du Cotton Club à Beyoncé

S Écrit et mis en scène par Valéry Rodriguez S Direction musicale Christophe Jambois S Chorégraphie Thomas Bimaï S Costumes Sami Bedioui S Avec William saint val (Minnie the moocher, Man’s world (trio), Sitting on the dock of the bay, Medley Disco, Smooth criminal), Anandha Seethaneen (Summertime, A change is gonna come, duo, Natural Woman-you make me feel, trio, FREE, Cie, I will always love you, How I got over, duo), Amalya (Strange fruit, Natural woman - you make me feel , trio, Think, FREE, Cie), Barry (Hit the road, duo, A change is gonna come, duo, Man’s world, trio, Shake/Say it loud, FREE, Cie), Keh Mey (Hit the road, duo, Dancing in the street, duo, Medley Supremes, trio, Natural Woman-you make me feel, trio, Proud Mary, duo, FREE, Cie, No more Drama, I wish I knew), Guillaume Ethève (Dancing in the street, duo, Man’s world, trio, What’s going on, Medley Disco, Purple rain, FREE, Cie, How I got over, duo), Cynthia Mpouma (My guy my girl, quatuor, Medley Supremes, trio, Proud Mary, duo, ABC,4 chanteurs & 1 danseur PB chœur, FREE, Cie, Crazy in love), Mômô (My guy my girl, quatuor, Medley Supremes, trio, ABC, 4 chanteurs & 1 danseur PB chœur), Christian Schummer (My guy my girl, quatuor, ABC, 4 chanteurs & 1 danseur PB chœur, Medley Disco, Boogie wonderland, duo, The message/Fight the power), Thomas Garcia (My guy my girl, quatuor, ABC, 4 chanteurs & 1 danseur PB chœur, Boogie Wonderland, duo, California love), Valery (You are so beautiful, Medley Disco). Final 1 (Who run the world) & 2 (Ain’t no mountain high enough), tous les interprètes S Musiciens Alex Poyet (batterie), Aurélien Meunier (trompette), Gérald Grandman (saxophone), Christophe Borilla (basse), Jean-François Bourassin (guitare), et Michael Karagozian (piano), Thomas Guicquero (guitare), Noé Codja (trompette), Xavier Sibre (saxophone), Manu Vince (coach vocal)

Du jeudi 29 septembre 2022 au dimanche 8 janvier 2023, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 17h ; du mardi au dimanche pendant les vacances scolaires.

Bobino 14-20, rue de la Gaîté – 75014 Paris

Réservation : billetterie@bobino.fr - 01 43 27 24 24

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