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Arts-chipels.fr

Richard II. Quand la folie du pouvoir mène du désordre du monde à la déraison.

© Géraldine Aresteanu

© Géraldine Aresteanu

La mise en scène puissante de Christophe Rauck propose de ce drame historique une réflexion sur le pouvoir et sur la manière dont il métamorphose les individus qui se frottent à son exercice.

Dans le noir qui règne sur le plateau, trois projecteurs éclairent des aires circulaires. Dans chacun des halos se tient un personnage. Deux d’entre eux se font face. Mowbray et Bolingbroke s’accusent mutuellement de trahison vis-à-vis du roi Richard II. Au centre, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, est chargé du jugement. Mais dans les faits, il n’a aucun pouvoir et en tout cas pas celui de trancher. Le véritable décisionnaire, le roi, demeure dans l'obscurité. Les opposants veulent s’en remettre au jugement de Dieu. Le roi surgit dans les halos et s’interpose. Il condamne les deux hommes, Bolingbroke a dix années d’exil, Mowbray au bannissement à vie. Mais voici que Jean de Gand meurt. Richard II, grand dépensier et généreux dispensateur de largesses envers ses favoris, a besoin d’argent pour faire la guerre. Il annexe les terres de Jean de Gand à la Couronne, ce qui provoque le retour de Bolingbroke qui veut récupérer son héritage…

© Géraldine Aresteanu

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Quand le pouvoir est dévoyé

Au moment où s’ouvre la pièce, Richard II, jeune roi aux allures presque adolescentes, se grise de sa propre puissance. Puisqu’il peut tout, décider de punir aussi bien l’innocent que le coupable, lever des impôts comme bon lui semble et affamer le peuple, sa décision de spolier Bolingbroke de ce qui lui revient n’est qu’un petit pas de plus dans l’exercice d’une puissance devenue aveugle, qui a perdu le sens du pouvoir délégué au roi par Dieu et des responsabilités qui l’accompagnent. Il se déplace entre ombre et lumière et n’est déjà plus au centre de la scène. L’Histoire a commencé à s’écrire sans lui… En une série de scènes où se dessine sa déchéance, Shakespeare conte sa chute progressive et l'ascension de Bolingbroke – le futur Henry IV – et la mise en scène éclaire la perte graduelle par Richard II de son pouvoir. Si, dans la Chambre des Lords, le roi apparaît à la hauteur du trône, dominant ses administrés, il descend dans l’arène, formée par les gradins qui enserrent le plateau, pour rencontrer Bolingbroke avant de finir à terre, devenu vermisseau face au nouveau roi.

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Un chassé-croisé dans un contexte politique de révolte populaire.

Bien que la révolte gronde et que Bolingbroke, pour combattre le roi et le destituer, s’appuie sur le mécontentement populaire, mais aussi sur celui des possédants de plus en plus assommés d’impôts, elle ne constitue que la toile de fond de l’affrontement de deux hommes, le premier, légitime mais dévoyé, le second illégitime mais désireux de faire reconnaître un droit qui l’amènera lui aussi à renier les règles de droiture qu’il s’était fixées. La pièce et le jeu des acteurs mettent en opposition les natures contradictoires et conflictuelles de Richard et de Bolingbroke. À la légèreté cynique et aérienne du premier répond l’ancrage dans la terre du second et leur gestuelle accompagne cette opposition. Sautillant, ondoyant, glissant, presque éthéré parfois, en même temps que sarcastique, Richard recherche dans le ciel un signe qui se dérobe. Bolingbroke, les deux pieds solidement campés dans le sol, lui oppose sa masse compacte, dressée, monolithique. Et lorsqu’à la fin de la pièce, Richard II est à terre, assassiné par un courtisan trop zélé qui interprète les paroles de son nouveau maître, Bolingbroke, qui s’élève du ruisseau vers les cieux, n’en est pas moins à genoux, conscient de la faute qui marque son début de règne et qui lui vaudra, à son tour, de perdre le trône.

© Géraldine Aresteanu

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Incertitude des temps, incertitude des hommes

Avec une ironie pleine de malice, Shakespeare révèle les compromissions, doubles jeux et retournements de veste des grands de la Cour dès lors que les jours de Richard II à la tête de l’Angleterre semblent comptés. Dans des scènes savoureuses, il expose au grand jour les raisonnements retors et les argumentations spécieuses qui leur servent de justification. Même au cœur du drame, la comédie n’est pas loin et les jardiniers qui tentent de maintenir un semblant d’harmonie dans le jardin royal se livrent à une distrayante comparaison entre le désordre qu'il présente avec ses herbes folles et l’anarchie qui règne dans le royaume – Shakespeare exploitera plus tard, plus systématiquement dans ses pièces, le ressort comique offert par le bon sens populaire…

© Géraldine Aresteanu

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Un monde de bruit et de fureur en un temps incertain

C’est dans une lumière crépusculaire que Christophe Rauck situe la pièce. Une lumière de monde finissant encombré de nuées noires et battu par les vents et les flots. Un monde de fracas des batailles où le hard rock trouve sa juste place et se fait étourdissant. Un monde en bleu nuit, gris et noir dans lequel le costume impeccablement blanc de Richard fait contraste et dans lequel il fonctionne comme un pied-de-nez. Mais nous ne sommes pas au tournant des XIVe et XVe siècles comme le raconte la fable. Si les fraises stylisées et les robes longues apparaissent par endroits, les costumes rappellent, de manière indifférenciée quant à la période mais globale, notre temps. Tout juste les manteaux longs ajoutent-t-ils au mélange des époques. Quant aux uniformes militaires ou à la pourpre cardinalice, ils ne dépareraient pas aujourd’hui. L’histoire qu’on nous raconte, en dépit de son fondement historique qui se réfère au passé, a à voir avec le présent. Ses enjeux – l'exercice du pouvoir, la manière dont il transforme les individus, dont il peut faire exploser les familles et dont il se déconnecte, dans certains cas, de l’intérêt général au profit d’intérêts particuliers, tout comme les révoltes sporadiques – sont de tous les temps et se transposent aisément dans l'actualité.

© Géraldine Aresteanu

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Jeux littéraires et jeux de langue

La virtuosité littéraire, en faveur à l’époque élisabéthaine, occupe dans la pièce une place de choix. Shakespeare a le sens du jeu de mots et il en use au-delà de la mesure. Répétitions à tiroirs, glissements de sens homophoniques ou presque et doubles sens abondent dans ce feu d’artifice où l’auteur explore les possibilités de la langue d’une plume de maître. Si la formule « traduttore è traditore » (traducteur et traître) ne peut que s’appliquer car la traduction littérale s’avère impossible, c’est à l’esprit plus qu’à la lettre que Jean-Michel Déprats s’attache en mettant en place des correspondances qui font percevoir la maestria de ce jeu sur le langage. Cependant la structure de la pièce, presque entièrement versifiée, offre un lyrisme qui s’écarte des simples exercices rhétoriques. Déjà la poésie se fait plus naturelle et moins guindée, les métaphores et les comparaisons acquièrent une fonction dans l’intrigue, et la réflexion philosophique sur le désordre du monde s’installe au centre.

© Géraldine Aresteanu

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Le drame d’un homme en même temps que d’un roi

La pièce ne se résume pas à cette évocation du pouvoir qui rend fou et au brio avec lequel le dramaturge expose son savoir-faire. Shakespeare dresse de Richard II un portrait ambigu dont Micha Lescot explore les facettes contradictoires avec une jubilation contagieuse. Le jeune dandy méprisant et narquois du début de la pièce cède peu à peu la place, à mesure que le personnage prend conscience de ses erreurs et de la perte inéluctable de son pouvoir, à un être complexe, profondément écartelé et conscient des contradictions qu’il porte en lui. Christophe Rauck, dans une très belle scène, le montre gonflant un ballon qu’il coiffe de sa couronne avant de laisser le ballon s’échapper dans les airs, symbole de la volatilité du pouvoir. Et si Richard renonce à la couronne, ce n’est pas par faiblesse. De cette abdication, il fait œuvre. La séquence où Bolingbroke et le roi se disputent la couronne est à cet égard éclairante. Richard, conscient de ses erreurs, sait qu’il a perdu mais c’est à lui que revient le fait de lâcher la couronne pour l’abandonner à son adversaire.

© Géraldine Aresteanu

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Richard II, une ébauche de Hamlet ?

Bouffon céleste, comme Hamlet, Richard sait ce qu’il devrait faire et qu’il ne fait pas. Comme lui, il s’interroge sur le sens du monde et sur sa place dans l’univers. Comme lui, il chemine entre clairvoyance et folie dans une conscience du monde qui va s’élargissant. Comme lui, il se trouvera dans le camp des vaincus pour n’avoir pas pris au bon moment les bonnes décisions. Et sur le rideau évanescent de tulle qui sépare le public de la scène, c’est son visage en gros plan qui apparaît comme pour nous faire voyager dans la tête du personnage. Car c’est aussi sur le terrain de la vision poétique que la mise en scène austère de Christophe Rauck se place, dans une forme de transcendance tumultueuse et sombre qui emporte le flot des passions humaines vers un monde qui se désintègre, à la lisière de la folie. Un monde que nous connaissons bien parce qu'il pourrait être le nôtre...

© Géraldine Aresteanu

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Richard II de William Shakespeare. Traduction Jean-Michel Déprats (éd. Gallimard, coll. Folio Théâtre)

S Mise en scène Christophe Rauck S Avec Louis Albertosi (Greene, Lord Willoughby, une dame, Surrey, le geôlier), Thierry Bosc (Jean de Gand, York), Éric Challier (Bolingbroke), Murielle Colvez (La duchesse de Gloucester, Berkeley, La duchesse d’York,  l’abbé de Westminster), Cécile Garcia Fogel (La reine, Salisbury, Exton), Pierre-Thomas Jourdan (Bushy, Fitzwater, un apprenti), Micha Lescot (Richard II), Guillaume Lévêque (Mowbray, Northumberland), Emmanuel Noblet (Aumerle), Pierre Henri Puente (Carlisle, le jardinier, le capitaine, Ross), Adrien Rouyard (Percy, Bagot, Scroope, une dame, un apprenti) S Dramaturgie Lucas Samain S Scénographie Alain Lagarde S Vidéo Étienne Guiol S Costumes Coralie Sanvoisin S Maquillage et coiffures Cécile Kretschmar S Maître d’armes Florence Leguy S Lumière Olivier Oudiou S Musique Sylvain Jacques S Remerciements à l’Atelier 69 pour le masque et à Philippe Jamet pour les conseils chorégraphiques S Durée 3h15 avec entracte S Production Théâtre Nanterre-Amandiers, centre dramatique national S Coproduction Festival d’Avignon S Avec le dispositif d’insertion de l’École du Nord, soutenu par la Région Hauts-de-France et le Ministère de la Culture. S Spectacle créé le 20 juillet 2022 au Festival d’Avignon, 76e édition.

Du 20 septembre au 15 octobre 2022 (séance en audiodescription le 1er oct.)

Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN - 7 avenue Pablo-Picasso - 92000 Nanterre

Réservations 01 46 14 70 00 (mar.-sam. 12h-19h) www.nanterre-amandiers.com

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