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Arts-chipels.fr

Bérénice. « Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte. »

Bérénice. « Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte. »

Nul, mieux que Racine, n’a su exprimer la douleur du renoncement à soi-même qu’entraîne la passion et les désordres qu’elle engendre. Dans le triangle amoureux que présente Bérénice,  Muriel Mayette-Holz fait entendre avec force une voix de femme.

Titus aime Bérénice et Bérénice aime Titus. Ils se sont promis l’un à l’autre. Antiochus, l’ami de Titus, aime aussi Bérénice, sans espoir de retour. À la mort de l’empereur Vespasien, Titus hérite de la couronne. Mais Titus sait que le Sénat romain n’acceptera pas une reine étrangère – Bérénice est reine de Palestine. S’il veut régner, il n’a d’autre alternative que de manquer à sa promesse d’épouser Bérénice. Mais Titus peut-il s’y résoudre ? Titus saurait-il le faire même si, de fait, il n’a pas d’autre choix ? Dans sa préface à la pièce , Racine revendique de « faire quelque chose à partir de rien » et il ajoute : « Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts […] ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. » C’est donc à un voyage immobile dans les profondeurs des âmes des personnages que se livre la pièce, à une plongée, au-delà des conventions sociales, dans les profondeurs de la conscience et dans l’introspection. Parce qu’il ne se passe rien, ou presque, dans Bérénice et que les dés ont déjà été jetés quand la pièce commence.

© Virginie Lançon

© Virginie Lançon

Une pièce qui repose sur les acteurs

La mise en scène accentue cette intemporalité. Les costumes, contemporains, restent cependant peu historicisés, comme pour dire que c’est ailleurs que se déroule la tragédie. Dans un espace abstrait, mental, que Muriel Mayette-Holtz a voulu mettre en évidence en resserrant autour des principaux protagonistes – en dehors de Titus, d’Antiochus et de Bérénice, seuls Paulin, le confident de Titus et Phénice, la confidente de Bérénice, sont présents sur scène – une pièce dans laquelle elle voit des prémisses de la psychanalyse. Pour faire émerger le sens, non des paroles dites mais d’un autre texte qui court sous la surface, le choix des acteurs et l’interprétation occupent la première place. En choisissant Carole Bouquet et Frédéric de Goldfiem, la metteuse en scène donne un premier infléchissement à la pièce. Ce ne sont plus de très jeunes gens qui sont les protagonistes mais des adultes ayant déjà un passé qu’ils traînent déjà derrière eux et leur amour n’a plus rien d’un emballement adolescent. Cette passion de l’âge mûr n’en est que plus violente, plus urgente, plus terrible. Et puis il y a leurs attitudes, une subtile manière pour Titus, alors qu’il annonce vouloir se comporter en empereur en écartant Bérénice, de garder le dos voûté, les épaules basses du perdant ou cette scène de rupture où l’aveu amoureux se termine dans le lit de Bérénice. Et une manière de faire percevoir toutes les ambiguïtés, les doubles sens, les lapsus.

© Virginie Lançon

© Virginie Lançon

Un triangle amoureux

L’un des intérêts de la mise en scène est de ne pas se contenter, comme c’est souvent le cas, de mettre l’accent sur la seule relation entre Titus et Bérénice en chassant l’amour d’Antiochus dans les annexes. Ici, au-delà de son rôle de rival éconduit qui se prend à espérer, en vain, que l’évolution de la situation lui profite, le personnage prend un poids véritable. Jacky Ido, comédien et slameur à la stature imposante, donne de la passion une vision plus « brute », moins passée au filtre de l’apprentissage social et des ressorts du pouvoir. Cette forme d’authenticité en même temps le terrasse et le géant aux pieds d’argile, réduit à se recroqueviller au sol comme un héros vaincu, ajoute à l’évocation de ces paysages de la passion dont les déflagrations n’épargnent aucun des protagonistes. La lumière qui traverse les larges baies vitrées qui ouvrent vers un ailleurs le fond de scène de ce no man’s land – un cabinet situé entre l’appartement de Titus et de Bérénice, dit le texte, qui devient aussi, dans la mise en scène, la chambre de Bérénice – épouse à la fin les états d’âme des personnages. La nuit tombe et le noir se fait derrière ces amours qui sombrent dans la tragédie.

© Virginie Lançon

© Virginie Lançon

Le triomphe d’une femme

Interprétée par Carole Bouquet, Bérénice n’est pas l’amoureuse éperdue assommée par le sort, qui se débat et se désespère devant la destinée qui lui est faite. Combattante magnifique, elle ne se résigne pas, elle questionne, elle agresse, chasse les faux-semblants, creuse avec ses ongles sous la surface, va là où ça fait mal, pousse Titus dans ses derniers retranchements. Tout sauf passive, elle est guerrière, emportée, impérieuse. Et si à la fin de la pièce, elle se résout à la séparation, c’est après avoir contraint Titus à reconnaître le caractère absolu de son amour et avoir réglé le sort de leur trio. Les histoires qui finissent mal, quand elles s’accompagnent de l’apprentissage de la liberté et de la maîtrise de sa propre existence, ne sont pas nécessairement les plus tragiques…

© Virginie Lançon

© Virginie Lançon

Bérénice de Jean Racine

S Mise en scène Muriel Mayette-Holtz S Avec Augustin Bouchacourt (Paulin), Carole Bouquet (Bérénice), Frédéric de Goldfiem (Titus), Jacky Ido (Antiochus), Ève Perreur (Phénice) S Décor & costumes Rudy Sabounghi S Lumière François Thouret S Musique Cyril Giroux S Assistante à la mise en scène Laure Sauret S Assistant costumes Quentin Gargano-Dumas S Construction décor Ateliers du TNN S Production Théâtre National de Nice - CDN Nice Côte d’Azur S Durée 1h25

Du 15 septembre au 12 octobre 2022, mar.-sam. 21h15, dim. 17h30

La Scala – 13, boulevard de Strasbourg – 75010 Paris

01 40 03 44 30 www.lascala-paris.com

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