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Arts-chipels.fr

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Dans ce premier long métrage, admirablement réalisé, Saim Sadiq place sur la sellette les structures familiales et sociétales pakistanaises et dénonce le poids qu’elles font peser sur la possibilité d’être soi-même. Quand le désir est muselé, que les corps sont contraints, conquérir sa liberté devient un combat de tous les instants.

Haider est considéré comme un bon à rien dans sa famille. On attend de lui qu’il trouve une situation, subvienne aux besoins des siens. Mais il semble étrangement passif. Gentil, doux et obligeant, mais passif. Seule son épouse travaille. Dans la promiscuité de la maison où tous, son frère, son père et les épouses s’entassent et se « frictionnent » sans aménité, il y a une autre attente : celle d’un garçon, d’un l’élément mâle qui assurerait la pérennité de la lignée. Mais las ! ne naissent que des filles. Poussé par les réflexions permanentes des membres de sa famille, Haider finit par sortir de son apathie mutique et trouve un travail. Mais l'emploi n’est guère reluisant et socialement honteux : il est engagé en tant que danseuse, et ne fait pas vraiment merveille, dans un cabaret où dansent des hommes travestis en femmes… Il s’enfonce dans le mensonge vis-à-vis de sa famille…

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Le difficile apprentissage de la révélation de soi

Haider, ballotté par les autres, n’avait pas pris la mesure de sa différence. Le cabaret, où se côtoient des danseurs venus d’horizons divers, va lui servir de révélateur. Il y a parmi eux ceux qui ont trouvé là un gagne-pain plutôt satisfaisant et mènent en dehors une vie de famille traditionnelle avec femme et enfants, et ceux pour qui danser, habillé en femme, correspond à un besoin profond. C’est le cas de Biba, la guru, qui règne en maîtresse sur le cabaret, régentant le petit monde des travestis avec une poigne de fer, ce qui ne l’empêche pas d’être en butte au mépris du propriétaire du cabaret. Biba ne quitte jamais ses vêtements féminins. Transgenre, c’est en femme qu’elle se voit, qu’elle se vit, avec l’espoir de pouvoir un jour se faire opérer et se dépouiller de ses attributs masculins. Haider est attiré par Biba, leurs relations deviennent intimes. Il découvre son homosexualité. Le film introduit, à petites touches progressives, l’irruption dans son quotidien de l’érotisme et du désir à mesure qu'il pénètre dans le monde des hijras, comme un papillon de nuit attiré par la lumière.

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Les hijras, une tradition stigmatisée par les Occidentaux

Contrairement aux sociétés occidentales, les traditions indo-pakistanaises assignent aux homosexuels, aux trans et aux autres formes du « troisième sexe » une véritable fonction sociale. Biologiquement, les hijras sont des hommes, émasculés ou en attente de l’être pour se réconcilier avec leur corps, mais aussi des hermaphrodites. Au temps des dieux hindous, on raconte qu’un roi marié à une déesse s’était émasculé pour devenir femme et le Ramayana rapporte qu’en récompense de leur fidélité et de leur dévotion, Rama avait accordé aux hijras le pouvoir de bénédiction et de fertilité, lors des mariages et des accouchements, mais aussi celui de jeter des malédictions. C’est ce qui explique le caractère sacré de ces communautés parfois considérées comme inférieures aux intouchables, mais que l’on craint, et qui vivent bien souvent de la mendicité et de la prostitution. Criminalisés à l’arrivée des Anglais pour indécence publique par une loi de 1871, abrogée aujourd’hui, les hijras continuent d'être en butte à l’homophobie et aux violences graves. À travers le personnage de Biba, éclatante de vie, de passion et d’humour, Saim Sadiq dresse un portrait sensible et attachant de cette communauté. Haider l’indécis, qui navigue entre deux eaux en matière de sexualité, ne peut qu’être séduit par cette beauté qui irradie, par son énergie sans faille et par sa volonté, au mépris de l’adversité, d’aller de l’avant.

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Un huis clos familial étouffant

À travers l’aventure d’Haider, Saim Sadiq se concentre sur la structure familiale dans lequel évolue le jeune homme. Dans l’espace resserré d’une cour dont l’étroitesse est accentuée parfois par des plans pris de haut qui révèlent la fermeture de l’espace et l’écrasement des individualités, chacun est en permanence sous le regard des autres et, que les femmes travaillent à l’extérieur, entrant dans la réalité du monde « moderne », ou qu’elles restent femmes au foyer pour s’occuper d’un père tyrannique et d’une ribambelle d’enfants – ici tous féminins, et le film souligne à quel point l’absence d’héritier mâle pèse sur la famille – la contrainte est partout. C’est seulement à voix basse et dans le silence de la nuit, allongés l’un près de l’autre, qu’Haider avoue la vérité sur son emploi à son épouse. Mais lorsque celle-ci se trouve enceinte d’un garçon, Haider retrouve sa place dans la famille dans ce monde en raccourci qui ne lui ressemble pas…

Joyland. Au Pakistan, le difficile chemin de la marginalité et de la quête de soi.

Une société qui craque par tous les bouts

Cependant l’accalmie n’est que temporaire. Les absences de plus en plus fréquentes d’Haider finissent par engendrer la suspicion. La découverte de son homosexualité aura des conséquences tragiques. Comme un château de cartes en équilibre précaire, le souffle de liberté qui transforme Haider provoque l’effondrement de l’équilibre familial. Ce cataclysme, les femmes en sont l’élément moteur, secouant le joug consacré par la tradition qui pèse sur elles. Film courageux, Joyland se fait un vibrant plaidoyer pour une liberté de choix individuelle qui passe par le désir et la mise à distance des règles établies par la société. Les personnages qu’il met en scène, réalistes et complexes, proposent, loin de toute caricature, une vision sensible et habitée des drames silencieux que masque la tradition et constituent un appel à la tolérance et au respect de l’autre. Si l’on ajoute la beauté des images à l’intérêt du propos, on se dit que le Prix du jury Un certain regard qui lui a été accordé à Cannes est plus que mérité et que Joyland est décidément un film à voir.

Joyland. Un film de Saim Sadiq

Durée 126 minutes / Couleur / 1.33 / HD / 5.1 / Visa : en cours / 2021 / Nationalité Pakistan / Langue Pakistanais. Prix du jury Un certain regard au Festival de Cannes 2022 & Queer Palm 2022

S Réalisation Saim Sadiq S Scénario Saim Sadiq, Maggie Briggs S Avec Haider Ali Junejo, Biba Alina Khan, Mumtaz Rasti Farooq, Nucchi Sarwat Gilani S Image Joe Saade S Son Abdullah Siddiqui S Décors Kanwal Khoosat S Costumes Zoya Hassan S Montage Jasmin Tenucci, Saim Sadiq S Montage son Nathan Ruyle S Production Apoorva Charan, Sarmad Khoosat, Lauren Mann S Production associée Kathryn M. Moseley, Oliver Ridge, April Shih, Katharina Otto-Bernstein S Distribution Condor Distribution

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