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Arts-chipels.fr

Monte-Cristo. Un roman dans les rêts du récit-concert.

© Frédéric Ferranti

© Frédéric Ferranti

Enfermer un roman-fleuve de 1 600 pages dans un spectacle d’une heure quarante, avec seulement trois « officiants », c’est gonflé. Mais le pari est réussi pour le conteur-comédien Nicolas Bonneau et ses deux acolytes, musiciens mais pas que…

On hésite à rappeler l’histoire du comte de Monte-Cristo tant elle a été prise et reprise sous toutes les formes, et en particulier au cinéma et à la télévision avec ses plus de trente adaptations, d’un seul tenant ou tronçonnées en feuilletons. Elle a même inspiré des films d’animation et un jeu vidéo, et peu importe que le roman, payé à la ligne, comporte de très longs développements inutiles ou des échappées belles superfétatoires, le Comte de Monte-Cristo est l’archétype même du grand roman populaire, plein d’aventures et de péripéties, où trahisons, évasion spectaculaire, machiavélisme et vengeance implacable pimentent un plat riche en coups de théâtre et en rebondissements, où l’amour joue, bien sûr, sa partition.

Un décor évocateur, ni illustratif ni historique

Lorsque le spectacle commence, c’est dans la pénombre d’un monde indéfini qu’il plonge le spectateur. Trois rideaux de guindes qui descendent des cintres forment comme un décor multiple. Rappelant les cordages et leur tissage complexe emblématique des bateaux et point de départ de l’intrigue, ils figurent en même temps, dans le lent mouvement qui leur est imprimé, les ondulations de la mer dans laquelle on voit couler, dans un sac, ce qu’on imagine être le cadavre de l’abbé Faria, mais qui contient en fait l’évadé du château d’If, Edmond Dantès. Les mêmes guindes se métamorphoseront en barreaux de prison ou matérialiseront les fils emmêlés de l’intrigue dans lesquels Monte-Cristo enferme les victimes de sa vengeance. Pour le moment, l’enfermement sans lumière, la plongée du corps dans les ténèbres aquatiques et froides, un poids noué autour des pieds, sa libération et sa remontée vers la surface sont à l’ordre du jour, ponctuées par la musique.

© Frédéric Ferranti

© Frédéric Ferranti

Un spectacle sous forme de récit en strates

On pense que va suivre l’histoire de Monte-Cristo mais c’est celle de Dantès qui surgit au détour du flash-back qui campe les personnages : un jeune lieutenant de marine promu au rang de capitaine, l’envie qu’il suscite de la part du comptable du bateau, Danglars, la jalousie de l’amoureux éconduit de Mercédès qui lui préfère Dantès, Fernand Mondego, leur conspiration pour perdre le jeune homme qui trouve dans la personne du procureur Villefort, soucieux de cacher l’appartenance bonapartiste de son père, un allié. C’est ainsi qu’Edmond Dantès se trouve mis au secret et incarcéré au château d’If. On retrouvera plus tard, une fois la situation initiale éclaircie, le retour de la séquence initiale, à partir de laquelle reprendra la suite de l’évasion et la vengeance, et la pièce poursuivra dans cette voie qui croise en permanence les temporalités pour introduire les différents personnages.

© Frédéric Ferranti

© Frédéric Ferranti

Ici et maintenant, version Dumas

Des quartiers populaires de Marseille aux salons parisiens de la Restauration, des sombres geôles du Château d’If aux cavernes de l’île dont le héros reprend le nom, des caches des contrebandiers méditerranéens au carnaval de Rome où Dantès-Monte-Cristo feint de sauver le fils d’un de ses ennemis, c’est dans l’Europe post-napoléonienne que le roman nous entraîne. Du retour de Napoléon de l’île d’Elbe en 1815, qui marque le début de l’aventure de Dantès, à l’accomplissement de la vengeance du comte, le jeune homme est devenu un homme mûr. Quatorze années se sont écoulées avant son évasion du château d’If et près d’une dizaine encore lui ont été nécessaires pour ourdir sa vengeance. Entretemps, Charles X a remplacé Louis XVIII et la grande Histoire ajoute son sel à la mixture… Lorsque Dumas et son ghost writer, son porte-plume, Auguste Maquet écrivent le roman, publié en 1844, ils ne parlent pas d’un monde perdu dans les brumes du souvenir mais situent l’action dans l’histoire en train de se faire, dans le temps qui est le leur et avec des références qui parlent à chacun.

Ici et maintenant, version La Volige

C’est en Français du XXIe siècle que Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux regardent le Comte de Monte-Cristo. Et, parce que, peut-être, le roman ne figure plus en tête des classiques proposés à tous, de petits rappels viennent nous rafraîchir la mémoire. Sur un personnage principal ou sur ces figures secondaires qui apparaissent au fil des besoins, sur l’évolution de l’intrigue, sur le contexte et la manière de les lire. Ils ne se contentent pas de raconter l’histoire, ils la font résonner dans un imaginaire très actuel. Car si le roman a pour toile de fond, après la chute de Napoléon, la naissance du capitalisme et l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie enrichie par la spéculation – des ingrédients qui fourniront à Dantès-Monte-Cristo les armes de sa vengeance –, c’est dans un langage très contemporain que la pièce s’exprime, avec des références qui parlent immédiatement au spectateur. Il y est question d’investissements dans l’industrie pharmaceutique, de comptes en Suisse ou de cryptomonnaie tandis que les clochards envahissent les rues. La musique live, avec ses instruments d'aujourd'hui installés sur la scène, renforce l’impression d’ici et maintenant, et du déversement de la problématique développée dans le roman dans le monde d’aujourd’hui.

© Frédéric Ferranti

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Un récit-concert entre littérature, théâtre et musique

Dans le jeu subtil entre hier et aujourd’hui se glisse une séduisante interpénétration des modes d’expression. Non seulement le conteur, qui ne se contente pas de porter, dans une forme orale, l’histoire, se présente et se met en scène, mais il entame avec la musique et le chant un dialogue qui fait de ceux-ci des conteurs à part entière. La musique où se reconnaissent des influences moriconniennes qui évoquent aussi bien les chevauchées fantastiques que les règlements de compte face à face, regard contre regard, emprunte à tous les registres. Au piano, à l’accordéon ou aux percussions, elle associe les instruments électriques, guitare ou violoncelle, en perturbant les codes. L’archet, parfois, se pose sur les cordes de la guitare pour produire un son étrange, inconnu, inédit. Le chant prend le relais du récit. Il le martèle, le profère, le rythme, le transforme en chœur, en cri. Les mots sont scandés, slamés, chuchotés. Des bruitages surgissent. On est emporté, au-delà de la littérature, dans un monde fantastique et fantasque sans perdre le fil du récit.

L’art de la citation

Pour corser le tout, des extraits des films réalisés au fil du temps viennent s’ajouter au concert des sons et des voix. Images muettes des débuts du cinéma, ou plus identifiables par la mémoire comme celles de la série consacrée par Josée Dayan à Monte-Cristo en 1998, avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre, ou bien du téléfilm réalisé par David Greene en 1975 avec Richard Chamberlain en Dantès et Tony Curtiss en Mondego, elles viennent rappeler la fascination qu’a exercé ce « plus grand roman mal écrit » tel que le qualifie Umberto Eco sur la succession des générations. Le spectacle s’amuse – et nous amuse – en substituant aux dialogues filmés un doublage cocasse réalisé sur scène et en direct, brouillant davantage les cartes pour notre plus grande délectation.

On l’aura compris, si le roman a des aspects d’emmêli-mélo dans la grande fresque qu’il dessine autour de ce héros ni grand ni noble ni généreux mais qui séduit toutefois alors qu’on devrait le rejeter tant sa vengeance impitoyable fait froid dans le dos, et au travers de la galerie de personnages qui sont un raccourci du monde avec ses pauvres et ses riches, ses brigands, ses soldats et même sa note d’orientalisme apportée par une ancienne esclave, le spectacle en capte l’aspect multiforme et toujours changeant, qu’il transpose dans ce récit multimédia tous azimuts. Il conserve ainsi la dynamique qui fait la force du roman populaire dont la résonnance atemporelle assure la pérennité. Comme quoi il n’est pas nécessaire de recourir à une distribution de péplum pour faire un grand spectacle…

© Frédéric Ferranti

© Frédéric Ferranti

Monte-Cristo - Un récit musical de la Compagnie La Volige / Nicolas Bonneau · Fanny Chriaux. Librement adapté du roman d’Alexandre Dumas

S Mise en scène : Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux S Texte Nicolas Bonneau, Fanny Chériaux, Héloïse Desrivières S Assistanat la mise en scne Hlose Desrivires S Composition musicale Fanny Chériaux et Mathias Castagn S Interprtation Nicolas Bonneau, Fanny Chériaux et Mathias Castagn S Scnographie Galle Bouilly S Lumires Stphanie Petton S Son Gildas Gaboriau S Costumes Ccile Pelletier S Film d’animation Antoine Presles S Photos Pauline Legoff S Production et tournes Nomie Sage S Visuel Julien Jaffré S À partir de 12 ans S Durée 1h40 S Production Cie La Volige / Nicolas Bonneau - Fanny Chériaux S Coproductions, soutiens et résidences (en cours) Théâtre de Gascogne, Scènes de Mont de Marsan (40) • Théâtre d’Angoulême, Scène Nationale (16) • OARA (Office artistique de la Région Nouvelle Aquitaine) • La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc • Quai des rêves, Lamballe (22) • Le Théâtre – scène conventionnée d’Auxerre (89) • Théâtre de Cornouaille, Scène Nationale de Quimper (29) • Théâtre des Sources – Fontenay aux Roses (92) • Le Moulin du Roc – Scène nationale de Niort (79) • La Maison du Conte et Le Théâtre André Malraux – Chevilly-Larue (94) • Théâtre Jean Lurçat, Scène Nationale D’Aubusson (23) S La Volige est conventionnée par la DRAC Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine, le Département des Deux-Sèvres, et la Communauté de Communes Haut Val de Sèvre S Création automne 2021.

TOURNÉE 2022-2023

Création 15 et 16 novembre 2021 - Théâtre de Gascogne, Mont de Marsan (40)

Avril 2022 - Quai des Rêves Lamballe, en partenariat avec La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc (22)

6 mai 2022 - Vitrolles (13)

Du 7 au 29 juillet à 10h – Au 11, 11 bd Raspail, Avignon (tél. 04 51 20 10, www.11avignon.com)

13 et 14 octobre - L’Aire Libre (Saint-Jacques-de-la-Lande)

2 décembre - Théâtre André Malraux, Chevilly-Larue (94)

2 février 2023 - Théâtre du Cloître (Bellac)

9 février 2023 - Théâtre de Morlaix (29)

16 mars 2023 - Théâtre de Charleville-Mézières (89)

6 avril 2023 - Le Liburnia (Libourne)

11 et 12 mai 2023 - ACB (Dijon)

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