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Arts-chipels.fr

Un siècle. Quand une histoire familiale rencontre la Grande Histoire.

© Héloïse Faure

© Héloïse Faure

Trois générations se côtoient dans une société laissée pour compte, dans une ville moyenne écartée d’un « grand » destin national par les bouleversements économiques et technologiques de ce dernier siècle. Une grande tendresse émane de cette évocation qui prend sa source dans une enquête préalable.

Galia Libertad va mourir. Fille d’un émigré espagnol ayant fui la dictature de Franco et d’une juive polonaise qui sera déportée et mourra à Auschwitz, Galia Libertad, née en France, a vécu une vie d’ouvrière à Montluçon, l’une de ces villes que l’Histoire a, d’une certaine manière, abandonnées. Autour de l’aïeule se pressent ceux avec qui elle a partagé sa vie : ses compagnons, ses enfants, les enfants de ceux-ci et ceux qui les entourent. Au cours des quelques jours et nuits qui les rassemblent, ce n’est pas la mort, pourtant omniprésente, qui est sur le tapis, mais la vie qui se rejoue dans l’espace clos de cette réunion familiale. Une représentation privée à laquelle le spectateur est convié, et dont le théâtre est le monde…

© Héloïse Faure

© Héloïse Faure

Un travail d’enquêtes préliminaire à la création

Quatre années d’enquête sur le terrain, de lectures, d’entretiens, de consultations de documents photographiques ont été nécessaires pour créer ces tranches de vie qui doivent autant à la réalité qu’à l’écriture. Un travail de fourmi pour retrouver la mémoire ouvrière de cette cité de Montluçon où le textile et la transformation sidérurgique assuraient la viabilité économique de la ville. Pour rassembler, dans un même creuset, ouvriers et paysans complétant leurs revenus à l’usine – souvent d’ailleurs des métayers déjà « prolétarisés » par leur activité agricole et exploitant des terres dont ils n'ont pas la propriété. Pour rendre compte de la fierté d’une ville qui fut à l’avant-garde du socialisme et compta des figures illustres – Marx Dormoy, fils d’un cordonnier socialiste devenu maire, qui devint ministre de l’Intérieur sous le Front populaire, Marguerite Audoux, l’orpheline bergère et servante de ferme qui devint écrivaine ou Hubertine Auclert qui milita pour le droit des femmes… Pour évoquer aussi sa résistance durant la guerre et ses 42 otages fusillés pour l’exemple en août 1944, alors que Montluçon est un point de passage stratégique pour les Allemands qui se replient vers l’Allemagne.

© Héloïse Faure

© Héloïse Faure

Quand la fiction rencontre la réalité

De ces matériaux accumulés, Carole Thibaut fait une histoire sensible, à portée de vies « ordinaires », incarnée par des personnages qui nous ressemblent :ni héroïques, ni parfaits, ni exemplaires. Des femmes et des hommes avec leurs révoltes, leurs petites lâchetés, leurs conformismes, leurs outrances, leurs contradictions. Si certains morceaux de dialogues sont directement issus des éléments recueillis, d’autres sont inventés, des personnages imaginaires créés de toutes pièces – les parents de Galia, entre autres. Et l’histoire s’enrichit de l’expérience des comédiens eux-mêmes, de leur apport dans la création. Ainsi le monologue du fils de Galia, Anisse, né d’un père algérien disparu du tableau familial, est-il issu des discussions de l’auteure avec le comédien qui l’incarne, Mohamed Rouabhhi.

© Héloïse Faure

© Héloïse Faure

Galia Libertad, entre femme et icône

Carole Thibaut dépeint Galia Libertad comme un personnage d’exception. Cette féministe avant la lettre, cette femme libre, vent debout contre les traditions, a refusé la première de toutes, le mariage. Alors qu’elle va mourir, deux de ses compagnons, le dernier en date et un ancien, sont présents. Mais Galia est plus que cela : elle est une divinité tutélaire, qui incarne la révolte à l’état pur, celles des ouvrières qui se sont dressées contre la fermeture des usines, celle des femmes combattantes pour leur liberté sous toutes ses formes. Détentrice d’une forme de vérité, c’est en divinité mariale et païenne, entourée de fleurs et décorée, à la mexicaine, de verroteries aux couleurs vives qu’elle mourra. Elle est le miroir dans lequel les personnages qui l’entourent rencontrent non l’image qu’ils s’inventent mais le reflet de ce qu’ils sont. Le mariage qu’elle a banni agite sur scène les couples, séparés ou non, qui l’entourent. Il est question de dépossession de soi, en particulier pour les femmes, mais aussi des préoccupations des plus jeunes, résolus à faire mentir l’adage du déséquilibre entre hommes et femmes. C’est à sa suite aussi qu’on fustige l’homme blanc, colonialiste, hétéro, macho et facho et qu’on s’insurge contre le capitalisme.

© Héloïse Faure

© Héloïse Faure

Un huis clos où s’inscrit le théâtre

Le théâtre n’est jamais absent de la pièce que les personnages se jouent. C’est à l’avant-scène, en s’adressant directement au public, qu’Olivier Perrier vient mêler l’histoire de la paysannerie bourbonnaise avec son expérience de comédien et la découverte du Padouan Ruzzante, qui crée au XVIe siècle des comédies rurales en langue vénitienne. C’est une voix off qui dresse le tableau d’ensemble dans lequel les comédiens vont venir redoubler le texte pour indiquer leur lien aux personnages. Et, au-delà de la mort théâtralisée de Galia Libertad, comme au théâtre son fantôme reste présent et revient se mêler au monde des vivants. L’espace lui-même ne dit pas autre chose dans sa confusion assumée entre l’intérieur, avec son tapis au sol, et le plein air, avec cet espace indécis qui sent la nature, la présence de l’authentique, mais sous le couvert d’un arbre matérialisé seulement par une branche suspendue qui forme comme un cadre de scène. Immense, elle se reflète, refermant l’espace comme un berceau de verdure, dans le cyclorama qui enserre les personnages tout en leur créant un ailleurs.

© Héloïse Faure

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Essence et existence

Réalité et fiction s’interpénètrent, paroles transcrites et paroles inventées se mélangent sans qu’on démêle précisément ce qui revient à chacun. Si l’ensemble, de par son caractère hybride, peut sembler parfois disparate, constitué de bric et de broc, il n’en vient pas moins dire, dans une forme chaleureuse et sympathique, que la réalité du théâtre puise sa matière dans la réalité en même temps que la réalité emprunte au théâtre la représentation de ce qu’elle est ou de ce qu’elle se donne pour être. Un fondu-enchaîné où l’on ne distingue plus la source de sa transformation, une courbe temporelle fermée où ne peut déterminer qui vient en premier. Toute la magie du théâtre…

© Héloïse Faure

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Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad de Carole Thibaut

S Texte et mise en scène Carole Thibaut S Assistanat à la mise en scène Marie Demesy S Scénographie Camille Allain-Dulondel S Costumes Malaury Flamand S Lumière Yoann Tivoli S Son Margaux Robin S Vidéo Léo Derre S Musique inspirée du répertoire traditionnel auvergnat Romain « Wilton » Maurel S Construction décor Sébastien Debonnet, Jérôme Sautereau, Stéphanie Manchon, Séverine Yvernault S Régie générale & participation à la conception décor Frédéric Godignon et Pascal Gelmi S Avec Monique Brun, Antoine Caubet, Jean-Jacques Mielczarek, Olivier Perrier, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarcz et la Jeune Troupe des Îlets #2 – Hugo Anguenot, Chloé Bouiller & Louise Héritier S Et à l’image et/ou en voix Claire Angenot, David Damar-Chrétien, Carole Thibaut, Marie Vialle S Un siècle a été créé le 19 janvier 2022 au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon S Production Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon – région Auvergne-Rhône-Alpes S Coproduction maison de la culture de Bourges – SN S Avec la participation artistique de l’Ensatt (Lyon)

Théâtre de la Cité internationale - 17, bd Jourdan 75014 Paris

Rés. 01 85 53 53 85 ou  www.theatredelacite.com

Du 7 au 26 février, lun., ven. – 20h (sf ven. 11 février – 19h), mar., jeu., sam. – 19h

Et aussi…

27 & 28 avril Maison de la culture de Bourges – Scène Nationale

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