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Arts-chipels.fr

Clara Haskil. Prélude et fugue pour une actrice et une pianiste

Clara Haskil. Prélude et fugue pour une actrice et une pianiste

La vie et la carrière de la pianiste Clara Haskil ont des allures de conte de fées où Carabosse se serait mêlée de l’écriture de son destin. Serge Kribus propose une évocation de la biographie de l’artiste qui s’attache plus au personnage qu’à sa personnalité d’interprète. Laetitia Casta, en Clara Haskil, en constitue un des centres d'intérêt.

Décembre 1960. Une femme gît dans un carré de lumière, les membres comme distordus. Elle vient de faire une chute dans les escaliers de la gare du Midi à Bruxelles. Elle se nomme Clara Haskil, est d’origine roumaine et pianiste de renom. Elle devait y retrouver pour un concert son ami le violoniste Arthur Gremiaux. Celle qui avait été « envoyée sur terre pour jouer Mozart » décèdera peu après.

Une vie comme un roman

La vie de Clara Haskill a l'allure d’un roman à émouvoir dans les chaumières. C’est celle d’une petite fille roumaine si douée qu’il lui suffit d’écouter une fois un morceau pour le jouer d’oreille et dont la famille se saigne pour qu’elle puisse se consacrer à la musique. La voici propulsée, au prix de nombreux sacrifices de ses parents, pour étudier à Vienne puis à Paris à partir de 1905, où elle se heurte au mépris d’Alfred Cortot qui lui balance des gracieusetés comme « Vous jouez comme une femme de ménage ! ». Mais le soutien du directeur du Conservatoire, Gabriel Fauré, et un changement de professeur lui permettent de poursuivre son apprentissage. Malgré son talent pianistique, elle est tentée par le violon qu’une vilaine scoliose déformante la contraint à abandonner. Elle doit alors affronter la torture permanente d’un corset au centre de soins de Berck, dans le Nord de la France, où l’on tente, en 1914, de corriger sa déformation. Son calvaire dure jusqu’à la fin de la guerre.

Clara Haskil. Prélude et fugue pour une actrice et une pianiste

Une juive dans la tourmente

Des années 1920 à 1950, la carrière de Clara Haskil piétine, peine à décoller, excepté en Suisse. La France la boude et elle ne doit sa survie qu’au soutien de mécènes qui l’envoient aux États-Unis où son jeu très intérieur et d’une sensibilité à fleur de peau est remarqué. Mais sa vie familiale et le manque d’argent lui font regagner la France. D’une timidité maladive, elle ne profite pas des rencontres qu’elle fait dans le salon de la princesse de Polignac : Stravinsky, Poulenc, Rubinstein, Horowitz. La guerre l’oblige à se cacher – Clara Haskil est juive – et la mène en zone libre avant de gagner la Suisse pour s’y réfugier. Elle obtiendra la nationalité suisse en 1949. Les dix dernières années de sa vie sont cependant marquées par une reconnaissance internationale et un agenda surchargé de concerts. Les Pays-Bas, l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre, la France l’accueillent. Lorsqu’elle entrait en scène, on voyait s’avancer une petite femme d’une fragilité extrême, très vieille, bossue, si faible qu'on avait du mal à imaginer qu'elle pourrait jouer. Si la beauté de son interprétation tenait toujours le public en haleine, l’amenuisement de ses forces physiques l’avait conduite à adopter un jeu explorant toutes les nuances du pianissimo sans dépasser le forte.

Clara Haskil. Prélude et fugue pour une actrice et une pianiste

Le point de vue de l’artiste

Avec une économie de moyens remarquable – un découpage de la scène par la lumière qui crée sans cesse de nouveaux espaces et la présence de pianos de trois tailles différentes qui marquent des étapes de l'apprentissage de la pianiste tout en servant d'accessoires et d'instruments de jeu –, hormis une séquence qui rappelle l’amitié de Clara Haskil avec Charlie Chaplin en projetant sur les parois qui referment la scène sur ses trois côtés une scène des Temps modernes, la pièce se présente comme l'espace intérieur de la mémoire de Clara Haskil. Elle adopte son point de vue. La pianiste, interprétée de manière sensible par Laetitia Casta qui en traduit la fragilité comme l’obstination qui lui fait sans céder au découragement surmonter tous les obstacles, est dédoublée sur scène par la présence musicale de la pianiste turque Isil Bengui. Les deux femmes interviennent tour à tour et parfois ensemble, nouant une relation de complicité qui relie la femme et la musique qu’elle interprète. On regrettera cependant que le parcours biographique occulte ce qui fait la force d’un interprète : son approche de la musique des compositeurs auxquels il se confronte, ce qui fait son amour, sa manière de voir, ce qui guide son interprétation car si l’instinct y est pour quelque chose, il n’est pas seul. Quant au spectateur, il demeure sur le seuil de cet amour de la musique. Mais cela ne semble cependant pas gêner le public présent dans la salle. Lorsque s’achève cet autorécit, que la boucle est bouclée et qu’on retrouve la silhouette distordue allongée sur le sol, l’enthousiasme salue les performances de la comédienne et de la musicienne.

Clara Haskil. Prélude et fugue

S Texte Serge Kribus S Mise en scène Safy Nebbou S Avec Laetitia Casta et au piano Isil Bengi S Assistantes à la mise en scène Virginie Ferrere et Sandra Choquet S Scénographie Cyril Gomez-Mathieu S Costumes Saint Laurent S Lumière Éric Soyer S Son Sébastien Trouvé S Conseillères musicales Anna Petron et Isil Bengi S Répétiteur Daniel Marchaudon S Production Les Visiteurs du soir S Coproduction Châteauvallon-Liberté, Scène nationale S Création en résidence de partenariat avec le Théâtre Jacques Coeur de Lattes, l'Espace Carpeaux, Courbevoie et Châteauvallon-Liberté, Scène nationale S Remerciements à la bibliothèque cantonale et universitaire — Lausanne et aux Pianos Nebout & Hamm

 

Théâtre du Rond-Point – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt – 75008 Paris

Du 5 au 23 janvier 2022 à 21h

Rés. 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr

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