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Arts-chipels.fr

Le Bleu des abeilles. Lettres d’exil et d’intégration…

Le Bleu des abeilles © DR

Le Bleu des abeilles © DR

Cet attachant spectacle pour petits et grands met en scène une petite fille, contrainte à l’exil en France, qui découvre une langue qui n’est pas la sienne et continue de tisser le lien avec celui qu’elle a laissé là-bas, en Argentine : son père.

Laura n’est encore qu’une enfant lorsque son père, opposant politique à la dictature argentine, est emprisonné. Sa mère gagne la France en laissant l’enfant à sa famille en attendant de pouvoir la faire venir. La France, pour Laura, c’est le rêve. Paris, les bouquinistes, la tour Eiffel, la ville où tout arrive. Mais à son arrivée, elle ne trouve pour horizon que les tours du Blanc-Mesnil et un appartement que sa mère partage avec une autre femme. Il lui faut accepter cette nouvelle vie, apprendre une autre langue – elle ne connaît que l’espagnol – et s’intégrer dans cette société des enfants qui lui est si étrangère. C’est à travers ses yeux que nous percevons la France. Par ce retournement du regard, les étrangers, ce sont ceux sur lesquels nous ne nous posons jamais de question : nous-mêmes…

Le Bleu des abeilles © DR

Le Bleu des abeilles © DR

Une histoire d’échanges et de correspondance

Sa vision de la France, elle la partage par courrier avec celui qu’elle a laissé là-bas, ce père prisonnier devenu le témoin et l’accompagnant de sa mutation. C’est ainsi que sur scène apparaîtront, suspendues dans l’espace, comme un leitmotiv qui court d’un bout à l’autre de la pièce, des enveloppes géantes d’où sortiront des extraits de correspondance mais aussi les personnages de l’histoire des éléments de décor, des lettres de l’alphabet géantes que la lumière métamorphose. Car son apprentissage, Laura veut le faire bien. D’ailleurs son père le lui a écrit : « Lis des romans ». Et cela exige bien des efforts. De lecture d’abord, mais pas seulement. Un entraînement de haut niveau dans lequel il ne suffit pas de se débrouiller en français, mais aussi de parler comme le fait un Français, en captant les particularités de la prononciation, la manière d’accentuer les mots, le traitement qu’on fait subir aux lettres de l’alphabet. « J’ai découvert des sons nouveaux », dit le personnage qui mêle la fillette qu’elle était à la femme qu’elle est devenue et qui raconte, « un r très humide que l’on va chercher tout au fond du palais, presque dans la gorge, et des voyelles qu’on laisse résonner sous le nez, comme si on voulait à la fois les prononcer et les garder un peu pour soi. ». De la malle aux trésors inépuisable que constituent ces enveloppes, elle tire des voyelles géantes qu’elle tourne et retourne entre ses mains pour en extraire le suc.

Le Bleu des abeilles © DR

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De mémoire et d’exil

C’est sur les enveloppes que seront projetés les fragments de cartes géographiques qui situent l’Argentine et La Plata, ce vif-argent devenu prison où apparaît le visage de son père. C’est sur elles, dans une lumière rouge sang, que les tanks prendront possession du territoire. C’est sous la forme de silhouettes de papier découpé que le père et la mère apparaîtront, en Argentine, soudés l’un à l’autre, qu’un coup de ciseau séparera en deux au moment de l’exil. Le nouveau monde que découvre Laura est et devra être bleu, comme un ciel sans nuage, comme la Terre qu’on voit du ciel, comme la résonnance que le texte de Laura Alcoba, qui parle dans son roman de sa redécouverte de ces lettres oubliées, a pour Valentina Arce, Péruvienne d’origine qui apprend le français à l’école et se laisse happer par ces lettres d’où émerge « un passé d’une violence enfouie, un passé tellement puissant qu’il est devenu une fiction. »

Le Bleu des abeilles © DR

Le Bleu des abeilles © DR

Des mémoires de papier

Le papier sera le support privilégié pour donner forme à ce voyage vers le cœur d’une nouvelle identité, qui passe par la correspondance. Des personnages de papier se promènent sur la surface animée par la lumière et les projections colorées des enveloppes ou apparaissent, sous l’effet de mini projecteurs manipulés à main, en ombre portée. D’une enveloppe tombe un immeuble entier derrière lequel s’agitent en ombres chinoises, des personnages tout en conciliabules. Des confettis, jetés sur l’écran d’un vidéoprojecteur, matérialisent la tombée de la neige sur la montagne – de papier – magiquement tirée d’une des enveloppes, que des skieurs de papier animeront lors du premier séjour de Laura en montagne. La petite fille de papier dialogue avec son alter ego de chair et d’os, voix off et voix directes alternent et se répondent, la taille des personnages fournie par les projections se modifie, comme pour installer cette perte de repères entre présent et passé, ce lien permanent entre souvenir et réalité et les distorsions qu’engendre la mémoire.

Les enfants présents dans la salle portent une remarquable écoute à ce qui leur est proposé. Parce que nombre d’entre eux sont d’origine étrangère, parlent parfois à la maison une autre langue que le français ou que leurs camarades sont dans ce cas-là. Ils sont aussi curieux de la réalité de l’exil et de ce que recouvre le mot « dictature ». Au-delà des thèmes développés, qui ont leur intérêt propre, l’adulte s’arrêtera aussi à l’inventivité des formes nées de l’exploitation du papier et du théâtre d’ombres. Il y butinera de la forme et du fond…

Le Bleu des abeilles © DR

Le Bleu des abeilles © DR

Le Bleu des abeilles. Adapté du roman éponyme de la romancière franco-argentine Laura Alcoba (Gallimard 2013)

S Mise en scène Valentina Arce Adaptation France Jolly et Valentina Arce S Univers visuel et collaboration artistique Mila Baleva S Comédiennes-marionnettistes Aline Ladeira, Milena Milanova S Scénographie Zlatka Vatcheva S Silhouettes en papier Sacha Poliakova S Création sonore Mélanie Péclat, Luci Schneider, Sergio Roa S Précision physique corps / marionnette Philippe Rodriguez-Jorda S Création lumières Stéphane Leucart S Assistante à la mise en scène Raquel Santamaria S Collaborateur artistique depuis la Ville de La Plata (Argentine) Leonel Pinola S À partir de 7 ans S Soutiens Studios de Virecourt (86), Théâtre de l’Abbaye de Saint-Maur (94), Compagnie Tro-Héol (29), compagnie conventionnée avec le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC de Bretagne, Théâtre aux mains nues (75), Théâtre Halle Roublot (Le Pilier des Anges) (94), Très-tôt-Théâtre (29), Cie Derezo (29) S Coproduction Théâtre Halle Roublot (Le Pilier des Anges) Pôle Marionnette du Val-de-Marne (94) Avec l’aide au projet de création du département du Val-de-Marne

Tournée 2022-2023

Du 30 novembre au 3 décembre 2022 Centre Culturel de Courbevoie (92)
10 & 11 janvier 2023 Espace Jean Vilar d'Arcueil (94)
26 & 27 janvier 2023 Théâtre de Chennevières-sur-Marne (94)

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